La loi du quartier

Voilà que trois heures de cours sont passées. Sans insultes, incivilités ni incidents, nous avons dérivé des logarithmes, enchaîné des suites et des taux d’intérêt.

Il est 16h et je pousse un soupir, étonnée, comme si après la matinée que j’avais passée, j’avais oublié ce que faire cours était.

Chaque matin je commence avec la pire des classes. L’après-midi je prends d’autres élèves. Normaux. Polis. Qui bavardent un peu mais qui savent ce qu’ils font là. Qui ont un cahier. Qui s’assoient. Qui ne mangent pas. Qui ne tombent pas. Qui ne hurlent pas. Qui ne sortent pas n’importe quand pour pisser ou pour cracher. Des élèves quoi.

Avec les classes de l’après-midi, souvent je me fâche. Je réclame le silence, je menace. Je fais la morale, invoquant le Dieu de l’École Républicaine. Je fais peur, agitant le spectre des bulletins médiocres qui constitueront leurs dossiers de candidature aux études supérieures. Je vexe en disant que bons ou mauvais, j’oublierai tous les élèves dès juillet. Une centaine et plus d’individus que j’oublie tous les ans depuis seize ans.

Parfois je suis réellement excédée. Parfois je me contente de jouer la grosse colère. Parfois j’essaie les blagues. Parfois je me tais. Une fois j’ai chanté. Ce que je fais, c’est m’agiter pour qu’ils ne m’oublient pas dans leur bulle de bavardage. S’ils ne m’oublient pas, il y a des chances pour qu’ils se souviennent de mes logarithmes.

L’après-midi j’ai devant moi :

  • Des élèves sérieux qui me regardent fixement et hochent la tête chaque fois que je demande si tout le monde a compris. Et je me sens super forte.
  • Des élèves largués depuis le CP qui me regardent avec une confiance mouillée, comme des noyés espérant avoir enfin trouvé en moi celle qui leur jettera une bouée. Et je me sens super fière.
  • Des élèves assez doués et très volontaires, pleins de questions et assoiffés de réponses, souvent des enfants d’immigrés tout juste arrivés, qui ont foi dans un avenir passant par l’École. Et je me sens super importante.
  • Des élèves fragiles trop prompts à baisser les bras mais qui, sans oser le demander, voudraient qu’on aille les chercher pour leur donner, à la becquée, des miettes de lumières. Et je me sens capable de miracles.
  • Des élèves pétillants, bourrés d’humour et de distance qui, quelles que soient leurs performances scolaires, brillent d’intelligence. Et je suis heureuse d’être là pour les connaître.

Je ne les oublie pas tous. Ce n’est pas vrai.

Ces élèves sont plus nombreux que ceux de la pire des classes.

Pourquoi ceux de la pire des classes suffisent à me donner la nausée quand je vais travailler ?

Pourquoi ceux de la pire des classes poussent certains collègues à sortir de toute réserve, de toute prudence et de toute pudeur, au point d’écrire au Proviseur qu’ils n’en dorment plus la nuit et veulent démissionner ?

Ce matin dans la pire des classes, une élève, confortée qu’elle était dans son sans-gêne et sa mauvaise foi par une vingtaine d’autres, réfractaires à toutes les règles, m’a lancé :

« Ici c’est comme ça. Vous êtes dans notre ville, dans notre lycée. Si vous voulez du silence, allez ailleurs ! A Henri IV ma gueule, et arrêtez de nous donner mal à la tête ».

La loi de la Cité, dans ma classe.

Parce qu’ils ne sont pas dans MA classe et qu’aucune de MES règles ne les touche. Parce que c’est la classe qui est sur LEUR territoire et soumise – dans leur esprit – à LEURS lois. Je suis l’étrangère illégitime, tout juste tolérée, si je ne fais pas chier.

Qui donc gagnera, de mes élèves plus nombreux de l’après-midi, qui espèrent encore en l’École et en acceptent les principes, ou de la minorité animale de mes élèves du matin, imperméables à tous nos codes et discours, à toutes nos sanctions comme à toutes nos promesses ?

Et la loi du quartier n’est-elle, pareillement, que celle d’une minorité qu’on croirait habiter une autre réalité de cauchemar, où ni notre langage, ni notre sens commun, n’ont cours ?

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Une réponse sur “La loi du quartier”

  1. -peut être qu’une des bêtes du matin te comprendra, Albertine, dans quelques années, … tu ne le sauras pas mais tes paroles raisonneront dans un coin de sa tête . C’est tout ce que je lui souhaite.

    -C’etait Bien de t’être portée volontaire … (article précédent) …d’essayer, toujours, d’y croire, encore , … éprouvant, sûrement. Sacrée Cité.

    -J’avoue, j’ai un petit faible pour les élèves de l’après midi. Et sûr, tu comptes pour eux.

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