La louze

Le jeudi soir c’est conservatoire.

Cours de flûte. A la sortie de l’école il faut courir avec l’instrument, les partitions et le goûter de mon Fils le Moyen. Et courir avec la poussette, les doudous et les gommettes de mon Fils le Petit, qui suit.

Je n’ai pas pris la cape de pluie de la poussette. Le temps était sec et ensoleillé toute la journée. Un temps presque printanier. Alors pourquoi le ciel – balançant entre Noël blanc et giboulées de mars – crève-t-il en averse de neige à 16h35, juste sur nous qui pressons le pas dans la rue perpendiculaire aux deux rues de l’école et du conservatoire dont on déduit qu’elles sont parallèles ? Immobile, en première ligne face au vent et plus exposé qu’en marchant, le Petit dans sa poussette mange tous les flocons. Bientôt le nounours qu’il sert contre son visage sera bonhomme de neige, et les passants regardent ce pauvre enfant mené par sa mère sans cœur ni cape, comme un bouclier contre la tempête.

Essoufflés, chargés, mouillés, nous poussons enfin la porte du conservatoire. Dans le hall je déverse mes enfants et mes bagages. Le remue-ménage hebdomadaire s’engage. Il s’agit de planquer la poussette dans un espace réduit prévu à cet effet sous un escalier, d’en sortir le bébé engoncé dans ses sangles, son écharpe et son bonnet, et de le remplacer sur le siège par le cartable, lourd et inutile. Puis vient l’enjeu d’extirper du panier placé entre les quatre roues, le sac de flûte, forcément coincé, tout ça assez rapidement pour que le Petit, libéré et désormais sans contrôle, ne coure pas, riant et tapant des pieds vers l’ascenseur trop marrant qui pourrait bien lui coincer les doigts ou l’avaler.

Mon Fils le Moyen a rattrapé, criant et tapant des pieds, son frère le Petit avant que ne se referment les crocs de l’ascenseur. Ils se sont battus pour appuyer sur le bouton extérieur, puis sur les boutons intérieurs, et pour rendre plus drôle le jeu des boutons, nous nous arrêterons à tous les étages. Je me recroqueville de honte sous les regards contrariés des autres usagers du monte-charge, devenu omnibus par la faute de mes enfants pousseurs de boutons.

Enfin je confie le Moyen à son professeur. Il est entré en oubliant de frapper. Il a oublié de dire bonjour, mais la porte sur lui s’est refermée. Il est parqué. La mère dépassée que je suis regarde le Dernier : Zozo Minus, enfant unique pour une demi-heure, accroché à ma main. Comme chaque jeudi nous descendons les quatre étages par l’escalier de service, le plus sombre du bâtiment, peint en rouge et tout juste éclairé de veilleuses. Ouh Ouh Ouh fait Zozo Minus en descendant les marches : « il est où Loup ? ».

Mais la tanière du loup ne suffira pas à occuper les trente minutes d’attente du cours de flûte. Nous filons discrètement du conservatoire, abandonnant sous l’escalier poussette, cartable et doudou mouillé. Direction la boulangerie.

La boulangerie est fermée pour travaux.

Je contemple, un instant idiote sous un temps de nouveau clément, les panneaux de bois masquant la devanture de la boutique. Il faut trouver un but au Petit. Je décide brusquement que j’ai besoin de pommes. Celles de ce quartier sont si bon marché que j’en achète plusieurs kilos, mais Zozo Minus, lassé de marcher veut monter sur mon dos. En le hissant sur mes épaules, j’explose ma barrette à cheveux qui tombe dans le caniveau.

De retour au conservatoire – échevelée, courbée, cassée, courbaturée sous le poids du bébé – j’essaie de ranger les pommes qui refusent de rentrer dans le panier entre les quatre roues de la poussette. Certaines tombent et roulent. Le Petit court. Le sac de la flûte de retour du cours n’a plus de place. Le Moyen veut faire pipi. Je me débats, accroupie, épuisée, incapable de me relever. Sur le point de lamentablement tomber sur les fesses au milieu des pommes qui roulent sans rien amasser d’autre que de la saleté, je découvre qu’une copine, digne sur ses deux jambes et l’œil amusé, m’observe depuis quelques minutes. Tu feras de la compote, me dit-elle.

Mais pourquoi les autres mères, elles, s’en sortent ?

Les pommes tombées, pleines d’ecchymoses, ne se conserveront pas longtemps. Ridicule et vexée, je ne ferai pas de compote. Par esprit de contradiction je ferai des pommes au miel. Ce soir. Plus tard.

Il est grand temps de rentrer. Penser aux devoirs, au dîner, aux bains et au violon que ma Grande n’a pas encore travaillé.

Sur le chemin, presque devant chez nous, le nounours tombera sur la chaussée, ramassé par un motard.

La louze du jeudi soir.

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Une réponse sur “La louze”

  1. Les pommes «la Louze » n’apparaissent pas trop mâchées dans « les pommes au miel ».
    Ouf.
    La dégustation a sûrement aidé à faire oublier la giboulée neigeuse de février.

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