Le gène de la chaussette – Partie 2

Doucher, ranger, cuisiner, surveiller les devoirs, guider la pratique musicale des jeunes enfants hésitants, préparer les sacs et les vêtements du lendemain. En même temps.

Pour que toute la complexe machine familiale fonctionne chaque soir sans se gripper, il faut chasser la moindre perte de temps.

Tout doit être à sa place.

La main droite qui, au-dessus de la gazinière, cherche, à l’aveugle dans un placard, la planche à découper les oignons pendant que la main gauche touille régulièrement et inlassablement le sauté de veau ou la béchamel, doit être immédiatement victorieuse. Hélas ! Souvent la main tâtonne, s’étonne puis abandonne. De planche à découper, point. Il faut alors ouvrir tous les placards, même les plus hauts, et pour cela déplacer plusieurs fois dans un épuisant mouvement de translation le tabouret sur lequel il faudra monter, puis descendre, puis monter encore, à seule fin de trifouiller dans tous les casiers perchés au plafond de la cuisine, à la recherche de la planche perdue. La planche à découper est toujours retrouvée, avec les moules à gâteaux ou les boîtes en plastiques (qui, toutes, invariablement, seront tombées par terre, dans la poubelle ou sur la tête de la mère pendant la prospection). Mais en raison du temps perdu dans la recherche, la béchamel est souvent ratée.

Que les petites cuillères jaunes soient rangées avec les petites cuillères bleues n’est pas un problème, que la planche à découper joue à cache-cache est contrariant.

Que dire de la préparation des vêtements ?

Impossible de se rendre compte à 8h le matin qu’il n’y a pas de slips propres ni de T-shirt repassé s’harmonisant avec la jupe de la Fille. Toute erreur serait funeste, entraînant les moqueries de camarades, ébranlant le fragile équilibre relationnel de la cour de l’école et favorisant pendant des mois la montée de crises d’angoisse le soir à l’heure déjà difficile du coucher.

Trois enfants, trois armoires, trois piles de vêtements qui sont donc alignées chaque soir sur le bureau du salon. La Mère se doit d’ouvrir chaque armoire une fois pour constituer d’un geste efficace chaque pile contenant pour chaque enfant un slip, une paire de chaussettes, une sous-chemise, un T-shirt, une jupe ou un pantalon, un gilet.

Si les chaussettes de la Fille sont dans l’armoire de la Mère et le gilet du Petit dans le tiroir du Moyen, le nombre de portes d’armoires à ouvrir, de tiroirs à tirer, de piles de vêtements en équilibre précaire à fouiller et de va-et-vient dans l’appartement se trouve considérablement augmenté.

Qui range les chaussettes et la planche à découper ?

Souvent la Mère, parfois le Père.

Le Père agit plus en féministe qu’il n’en parle. C’est bien. Le contraire est plus fréquent. Le Père s’occupe des enfants et range parfois l’appartement. Mais le Père ne fait qu’une chose à la fois et dit qu’il NE PEUT PAS savoir dans quelle armoire se rangent quelles chaussettes. C’est impossible, inimaginable, immuable, génétique.

Et moi ? Pourquoi à travail et niveau d’études équivalents serais-je plus disposée à retenir où se rangent la planche à découper et la paire de chaussettes avec des papillons jaunes ?

Pourquoi aurais-je MOI SEULE reçu en héritage – maternel ? – le gène de la chaussette ?

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