Les courses – Partie 1

Une matinée de liberté s’ouvre à moi. Je ne travaille pas ce matin.

Les Grands sont à l’école. L’assiduité scolaire est obligatoire. Je suis une bonne mère.

Le Petit est chez la nounou. C’est beaucoup plus contestable.

L’y ai-je jeté pour m’en débarrasser ?

Un peu, oui.

Une matinée de liberté. De solitude. De silence. Trois heures, immenses.

Il faudra que je range un peu, bien sûr. La table du petit-déjeuner, laissée encombrée dans la panique matinale. Les lits défaits. Je jouerai de la musique : piano et cornemuse. Et je prendrai du temps pour moi, pour épiler ces jambes honteuses de gorille hivernal. Il fait chaud en jean, et trop négligée, je ne peux me dénuder.

8h45. Le marché ouvre ses portes.

Demain j’aurai des invités. Il me faut des abricots pour une tarte. Je vais au marché, je ferai ma pâte, une compote, la tarte. Il me restera deux heures, immenses. De solitude. De silence.

Je jouerai de la musique : piano ou cornemuse ? Et j’épilerai mes jambes.

Au marché les abricots sont à 4€95 le kilo. Je tourne autour de plusieurs étals. Les prix sont identiques, imposés sans doute par les mêmes fournisseurs de Rungis. Il me faut deux kilos. C’est cher. Tant pis, je me lance.

_ Deux kilos d’abricots s’il-vous-plaît.

_ Vous les voulez bien mûrs ou pas trop ?

_ Bof, c’est pour une tarte…

_ Pour une tarte ? Ah mais attendez, j’en ai là pour un euro le kilo, regardez la belle caisse, et pas tâchés, hein, juste bien mûrs, six kilos, et celui-ci en bouillie c’est cadeau ! La promo du jour Madame !

Je rajoute quelques pommes pour la compote et une tranche de citrouille. Elle s’accommodera bien des carottes qui mollissent et noircissent dans mon bac à légumes. Une bonne soupe pour le Petit. En passant, j’achète un pantalon d’été à cinq euros, à l’étal des tailles uniques pour grosses fesses de mères qui achètent les fruits par caisses. J’y cacherai mes poils. Plus question de cornemuse, de piano ni de jambes estivales. Sous l’abricot cadeau en bouillie qui trône au sommet de la caisse, les autres fruits se révèlent candidats à un pourrissement imminent.

Je traverse le quartier avec ma caisse en promotion. C’est lourd, encombrant surtout, et j’ai l’impression que tout le monde me regarde. Gluant et collé, l’abricot cadeau en purée ne risque pas de tomber. Il y en aura pour la tarte demain, pour congeler en barquettes de compotes pomme-abricot, pour conserver en confiture. Il faudra sortir la grande casserole pour la compote, la moyenne pour la soupe, la cocotte pour la confiture, et stériliser les bocaux de l’an dernier. Quelques fruits parmi les mieux conservés garniront ce soir la table du dîner.

Mère de famille nombreuse. La caisse qui pèse sur mes bras me fait comprendre, soudain, pourquoi depuis trois mois l’argent des courses file plus vite qu’avant. Les paquets de viande prévus pour deux jours ne font plus qu’un seul déjeuner et un frugal complément au dîner. Un gâteau à peine sorti du four disparaît en une heure quand avant il garnissait un dessert, un goûter et le petit-déjeuner. Je n’achète plus de paquets de gésiers de canard confits, mais des paquets – meilleur marché – de gésiers de volaille par lots de deux. Et voilà que je saute sur l’aubaine de fruits trop mûrs en cagettes. La tarte des invités, les vitamines du dîner et la confiotte de fruits promotionnels pour l’année. Il faudra trier, laver, dénoyauter, couper, touiller.

Autrefois j’aimais jouer les cantinières aux AG du lycée. Mal informée et peu armée pour les discours syndicaux, j’apportais mon soutien enthousiaste et sincère aux débats, sous forme de quiches au thon et d’œufs durs. Je suis maintenant cantinière au quotidien, remuant d’immenses gamelles indépendamment du calendrier des conflits sociaux.

Sur la table, la pâte repose au milieu des bocaux stérilisés et des barquettes de compote qui refroidissent. La casserole moyenne sèche sur l’égouttoir. La soupe bloblotte. La confiture écume.

La matinée de liberté, immense, est passée. Sans note de musique. Pour quinze euros, la table abonde de victuailles orangées, et mes jambes velues, oubliées une fois encore, ont trouvé de quoi se cacher. Le piège.

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