La trahison du réséda

L’école ne s’appelle plus Louis Aragon. Le dernier opposant du conseil municipal a bien crié tout seul au sacrilège historique et politique, mais le Maire l’a sommé de se taire. Alors que toutes les chaînes d’information en continu comptent chaque jour nos morts, il n’était rien de plus pressé ni de plus nécessaire que d’enterrer, la semaine dernière, le vieux souvenir poétique et poussiéreux d’une figure masculine de la littérature et de la Résistance pour mettre à sa place une femme bien vivante, scientifique, médiatique et consensuelle. On nous dit qu’elle sera un exemple pour les petites filles, et surtout surtout, elle viendra visiter l’école en apportant quelques sous.

Une goutte d’eau au milieu de toutes les choses qui nous échappent.

A l’époque où l’on ne peut plus décider ni où aller ni quand, à l’époque où le virus nous choisit un peu au hasard et décide tout seul de qui en sortira indemne et de qui en crèvera, on aurait peut-être aimé être consultés sur le déboulonnage du patron de notre école. Vous me direz que ça n’aurait rien changé aux classes dont l’ARS nous ferme la porte au nez certains matins, mais peut-être que ça nous aurait aidé à changer de sujet, et nous aurions exprimé nos désaccords pour autre chose qu’un masque porté trop bas.

Que la municipalité de droite veuille faire oublier trente ans de gestion socialiste de la ville en allant débusquer jusque dans les écoles les figures qui ne lui plaisent pas, est une mesquinerie qu’on peut comprendre. A l’heure des combats, on ne sait pas tous chanter La rose et le réséda.

Mais le Maire, ses adjoints et tous ses soutiens au Ciel ou ici bas, n’auraient pas pu proposer dans leur infinie sagesse, trois noms de femmes choisies parmi toutes les plus grandes dames de la planète – engagées, scientifiques, humanistes, bienfaitrices – pour lesquelles on aurait pu voter ?

On aurait discuté. On se serait informés. Les noms auraient circulé dans les classes, sur le parvis et sur les groupes WhatsApp. On aurait appris. On aurait échangé nos préférences en se passant le sel le soir à table avec nos enfants. La passion aurait soufflé dans l’attente des résultats.

On aurait eu l’impression d’avoir un truc à décider.

Chaque semaine nous attendons d’heure en heure la parole tombant d’en haut qui nous dira si demain nous pourrons sortir, travailler, circuler et nous acheter des chaussons parce que nous marchons pieds nus depuis que les nôtres sont troués.

Nous sommes dépossédés de nos projets et sans cesse culpabilisés. Nous n’osons plus manifester.

On nous dit que le monde a changé et qu’il faut tirer les leçons de notre impuissance à enrayer les contagions pour construire un avenir meilleur.

Un avenir meilleur plein de véhicules électriques écologiques rechargés par des réacteurs nucléaires obsolètes dont nos dirigeants ont décrété sans nous demander notre avis qu’ils ne seraient pas mis à la retraite.

Un avenir meilleur plein de forêts d’immeubles en construction qui sortent des moindres parcelles : sur les débris de l’ancienne école maternelle, écrasant de vieux entrepôts et des garages, s’installant sur un square dont les anciens jeux d’enfants ont été démembrés sans pitié. Les chantiers s’étendent à perte de vue, sans parc ni place pour un brin d’herbe. Le béton est coulé en dalles sur lesquelles on plantera quelques arbres en pot. Les fenêtres se font face, les portes s’ouvrent devant des murs. Les escaliers et les cloisons préfabriqués sont clippés comme des Lego, et aucune main n’a le pouvoir d’arrêter cette folie de construction quand on nous dit que la maladie se repaît de la surpopulation et que de partout on apprend l’exode de parisiens fuyant loin, pour s’installer dans des maisons avec jardins.

Nous attendons, le dos rond, les chiffres chaque jour des morts et des hospitalisations.

Nous attendons notre tour pour la vaccination.

Nous attendons, le dos rond, les mesures qui rembourseront la dette.

Ce matin, sur un panneau d’affichage libre de la ville quelqu’un avait écrit : « Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas, un rebelle est un rebelle, nos sanglots font un seul glas ». A midi le panneau avait été nettoyé et gratté – plus blanc qu’il n’avait jamais été – par les services de la Mairie.

Aragon chanté par le groupe La Tordue.

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Kiki le canari

Peut-on se prendre au sérieux quand on écrit Le samedi de Kiki le canari ?

Ma fille adolescente ne le pense pas. Elle en rit encore. Et alors ?

Je prends un air fier, mais ma fille se marre : « Il y a des vrais écrivains, et toi tu écris Kiki le canari ? »

Et oui ! Et je l’assume tellement que j’en fais la pub ! Na !

Mesdames et messieurs n’hésitez pas ! Allez lire Le samedi de Kiki le canari, et surtout faites-le lire à vos enfants ! C’est une histoire passionnante de douze pages dont le principal mérite est d’éviter les en, an, on, oi, ou, oin, ain, eau, au, ch, ail, eil, et ouille.

Vous l’avez compris : cette histoire je l’ai écrite pour mon fils de cinq ans avec des mots dont les lettres s’assemblent facilement. J’ai eu beaucoup de plaisir à la réaliser, et mon fils l’a très bien lue. J’espère que d’autres enfants guidés par d’autres parents pourront en profiter.

Le samedi de Kiki le canari est téléchargeable gratuitement sur le site de l’association des éditions numériques 999 avec le lien suivant :

https://www.edition999.info/Le-samedi-de-Kiki-le-canari.html

Si vous vous sentez inspirés, n’hésitez pas à écrire un commentaire sur le site des éditions 999. Peu de personnes le font, mais ça m’aiderait.

Le samedi de Kiki le canari rejoint ainsi deux autres livres pour enfants que j’ai publiés aux éditions 999 et qui sont aussi téléchargeables gratuitement :

Les marées, le phénomène des marées expliqué aux enfants (2019) téléchargé 275 fois à ce jour.

https://www.edition999.info/Les-marees.html

Le gâteau pour compter (2020) téléchargé 839 fois à ce jour.

https://www.edition999.info/Le-gateau-pour-compter.html

Ma fille me demande : « Ton prochain livre sera Loulou le relou ? »

Qui sait ? Un livre pour chaque son à apprendre à lire ? La meilleure pédagogie ne passe-t-elle pas par la répétition ? J’y pense. Quel suspense et que d’aventures !

En attendant L’histoire du loir et du renard (en cours, mais ne le dites pas à ma fille), je vous souhaite – si vous avez des enfants, des neveux ou des petits enfants – une bonne lecture en famille avec Kiki.

Et pour finir, ce dessin du fabuleux Quino, auteur argentin de la BD Mafalda :

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Vacances d’hiver

Quand tu es prof, tu as beaucoup de vacances. On te le dit souvent. On te fait aussi remarquer que même en période scolaire tu ne fiches pas grand chose. Avec quarante heures de cours par deux semaines, tu es, même à plein régime, un demi-actif ou un demi-fainéant. Tu as renoncé à parler de tes copies à corriger et de tes cours à préparer. C’est un tel cliché ! Si tu laisses échapper devant une copine que tu es submergée de travail elle te répond invariablement : “ C’est normal avec trois enfants ! ”. Tes cent trente élèves ne comptent pas. Si on voit que tu vis chichement en médiocre fonctionnaire, on te pardonne le plus souvent. Mais si on te découvre prospère propriétaire de ton appartement, on te regarde de travers. Tu es une femme prof, épouse d’un docteur ou d’un ingénieur ? Ça passe encore. On associe bien prof avec meuf : un salaire d’appoint, une version modernisée de la femme au foyer mais livrée de série avec toutes les compétences pour superviser les devoirs des mouflets. Si par contre tu es la moitié d’un couple de profs sans pour autant pleurer misère, on déblatère.

Imagine que tu es une prof complètement vidée en vacances d’hiver. Tu t’en fous complètement que les remontées mécaniques des stations de ski soient fermées parce que tu ne vas jamais skier, et parce que là tout de suite maintenant t’as juste envie de dormir. Dormir et regarder la télé sur ton canapé. Ton besoin de tout lâcher vient du fait que tu viens de réaliser que tu es deux fois en vacances : en vacances du boulot de prof de tes élèves, et en vacances du boulot de prof de tes enfants. Parce qu’en temps normal tu ne peux pas t’en empêcher : aux heures ouvrables tu fais bosser tes élèves, et après l’école tu fais bosser tes gosses. Tout est pareil sauf qu’avec tes élèves tu ne parles que de maths, mais qu’avec tes enfants tu deviens multi-tâches et perds plus rapidement patience. Ton élève le plus buté est toujours pour toi un enfant intelligent qui finira par comprendre s’il n’est pas brusqué. Ton gosse par contre devient rapidement un abruti d’andouille s’il fait une faute dans ses tables de multiplication. Sortie de ta zone de confort pour laquelle l’Éducation Nationale t’a donné le titre de prof en journée, tu dois t’improviser experte en grammaire, en physique et en anglais le soir. Et comme tu as l’habitude de tout savoir devant tes élèves, tu ne peux pas admettre ne pas tout savoir devant la chair de ta chair. Alors tu révises en douce les conjonctions de subordination et la diffraction de la lumière. Quand tu crois que tu as triomphé des devoirs de toute la fratrie parce que tu as extirpé de ta mémoire le souvenir des deux premières déclinaisons latines et que tu as réussi à inventer des phrases débiles à faire traduire à ta fille dans le genre : “Le maître dans le temple de la déesse aime les roses de la servante”, ton fils en CM1 t’apprend qu’il doit conjuguer pour le lendemain le verbe “choir” au futur. Bigre. Soit tu la joues pédagogie intelligente en expliquant à ton fils comment devenir autonome en cherchant la réponse dans l’inestimable Bescherelle posé sur l’étagère, soit tu perds toute dignité en faisant carrément semblant de le laisser réfléchir pendant qu’une envie pressante te permet d’aller regarder la réponse dans ton téléphone portable aux toilettes. “La bobinette cherra”, c’était donc ça ? En même temps, si la vieille avait tiré le verrou au lieu de nous faire chier avec son verbe choir, elle ne se serait pas fait bouffer par le loup.

Épuisée, en vacances d’hiver, ta seule aspiration n’est donc pas de voyager, de te distraire ni de te cultiver, mais simplement de laisser choir tes responsabilités et d’abandonner enfin à l’ignorance tes élèves et tes enfants. Hélas, si pour tes élèves planqués hors de portée tu ne peux rien faire, une petite voix te susurre que ce serait péché de laisser tes gosses oisifs et enfermés. Maintenant que les devoirs sont ajournés, tu commences à développer le complexe de la promenade culturelle ou de santé et tu te crois obligée de les sortir en forêt. Mens sana (nominatif) in corpore sano (ablatif). Rassemblant tes bonnes intentions, tu renonces à ton canapé et à ta série décérébrée de l’après-midi, pour coller ta famille avec gants et bonnets dans la voiture et partir à Fontainebleau randonner. Mais alors que la radio te dit que les routes de la région sont dégelées, tu te rends compte que toute la glace restante d’Île de France s’est donnée rendez-vous sur la pente de ton garage. Tu t’en fous, t’es en mission pédagogico-sportivo-écologique. Tu appuies sur l’accélérateur, ta voiture monte, s’arrête, patine, glisse et redescend. Tu avises une pelle contre la porte de garage : celle de l’homme de ménage. Tu la saisis avec rage et tu tapes sur la glace, tu fends, tu casses, tu fermes les yeux pour éviter les éclats qui giclent, coupant comme du verre. Tu racles, tu prends de l’élan, moulines de grands gestes avec la pelle et vlan. Tu insultes la couche d’eau gelée. Tu cries, ahanes à chaque coup comme une tennis woman tapant dans une balle à Rolland Garros, mais sans la jupette. Tu t’écorches la main, tu te bousilles le bras, mais tu ne sens rien parce que tu as une mission. Tu dois sortir et tu sortiras ! Et au moment où, haletante, tu poses quelques secondes ta pelle pour répandre sur le verglas trois poignées de sable sale piqué dans un seau qui traînait là, un voisin viril arrive en sauveur. Sa femme, élégamment bottée est restée sur le siège passager de sa grosse cylindrée, bloquée par ton petit monospace qui bouche l’entrée. Elle tapote, ennuyée, sur son Iphone. L’homme te montre la pelle, s’en empare, propose de t’aider, décroche sans façon quelques glaçons et t’annonce que le danger est passé, que tu peux reprendre tes mioches et ta voiture pour redémarrer. Dépossédée de ta victoire, obligée de remercier en femme en détresse celui qui n’a fait que de retirer aimablement trois flocons, tu te dis que, décidément, ce n’est pas de ta vocation à enseigner et à bien élever que viendra la gloire. Dégoûtée, fatiguée, tu rangeras demain Wonder Woman et Wonder Mother dans les cartables. tu soigneras tes écorchures et tes muscles endoloris en partageant avec tes gosses ton canapé, tes DVD idiots et de très gras et très sucrés apéros. Parce qu’en fait, pendant ces vacances d’hiver, tu as juste envie de somnoler et de bouffer dans ton canapé.

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L’imagination des enfants

Il y a quelques années, l’école primaire luttait contre les écrans et s’était donné pour mission d’informer les parents. Un enfant scotché la plupart du temps devant un écran, fût-ce pour des jeux éducatifs, appauvrissait son imagination. Il y a quelques années, une maîtresse m’avait présenté lors d’un rendez-vous une plaquette alignant plusieurs dessins d’enfants du même âge. On y voyait des bonhommes classés du plus simpliste au plus détaillé, et la maîtresse d’expliquer que les bonhommes les moins complexes étaient ceux des enfants les plus accros aux tablettes.

Sans m’étonner, ces dessins m’avaient marquée. J’y ai repensé cet après-midi quand, rangeant le petit bureau de mon fils de cinq ans, je suis tombée sur ÇA :

À la veille d’un possible troisième confinement, et donc d’un deuxième reconfinement (comptons bien), et alors que des titres de certains sites d’actualités en ligne surenchérissent sur la probabilité d’un quatrième confinement en septembre, et pourquoi pas d’un quinzième en 2032, je m’interroge sur le contenu de la tête de mon fils de cinq ans. Sa représentation du monde sera-t-elle la même que celle de ses frère et sœur un peu plus âgés ? Tous nous attendons la fin de cette galère, mais lui, se construit-il en mode covid ?

Depuis mars 2020, mon moteur se nourrit de cette devise : « à chaque jour sa bonne humeur ». Chaque départ en vacances, chaque promenade en forêt, chaque sortie même au parc en bas de chez moi, sont des victoires. Deux heures de neige il y a dix jours sont devenues dans notre imagination un séjour aux sports d’hiver. Affamés de flocons nous avons fait provision de plein air, d’images d’arbres blancs, de longues courses et de jeux mouillés et bruyants. Plutôt que de stocker de la farine et des pâtes, nous faisons provisions de souvenirs et de parcelles de liberté. La cueillette des pommes dans le Val d’Oise. Le pique-nique à Fontainebleau. La marche en bord de Seine. Les rollers dans l’impasse. L’heure de neige au parc départemental. L’album des cinq ans de mon plus jeune enfant se remplit de photos de sorties joyeuses et de nature, qu’on ne croirait pas prises au bout de la rue.

Feront-ils du sport samedi ? Iront-ils à l’école lundi ? Verront-ils leurs copains ce matin ? Chaque journée normale est un gain où je respire de voir mes enfants sortir, apprendre, avoir des amis et vivre des chamailleries. Les mois passent, la Philharmonie me rembourse mes places de concert. Pas grave : on fait de la musique de chambre au salon, et l’année avance dans des rumeurs d’espoirs ou de catastrophes. On travaille à préserver la bonne humeur. Aujourd’hui nous dessinerons, demain nous regarderons un film en nous gavant de blinis et de macarons. J’ai caché de petits trésors à la cave et dans les placards : fléchettes, livres, DVD, jeux de société. Pour plus tard. Pour quand le parc fermera. Pour quand les parents et les amis ne seront plus que des images qui crachotent sur des écrans. On essaie des recettes. On n’a pas oublié la bûche ni la galette. Bientôt on fera sauter des crêpes en serrant très fort une pièce au creux de la main pour que se réalise le vœu d’être plus riches et surtout plus jamais enfermés.

À chaque jour suffit son illusion. À chaque jour sa compensation : un nouveau petit plaisir gagné pour chaque liberté perdue. Plus de souplesse sur la télé et sur les bonbons. Plus de cadeaux sans raison. À chaque jour une consolation pour le rétrécissement de notre horizon. Et pour chaque activité, son petit cliché à épingler dans l’album photos de notre année confinée qui ne livre étonnamment que des images de verdure, de couleur et de gaité.

Mais au milieu de ces photos riches de beaux paysages et de sourires, j’affiche le dessin de mon fils de cinq ans. Ai-je échoué à sauver les apparences ? N’ai-je pas su préserver son insouciance ? Est-il inquiet ? Angoissé ?? Malheureux ??? Non. Il vit avec les chiffons qui couvrent le visage des adultes et des enfants de plus de six ans. Il s’accommode d’une école maternelle sans sortie, ni à la ferme, ni à la campagne, ni au cinéma, ni au musée. Il ne demande plus d’aller à la Cité des sciences et n’a jamais vu de marionnettes. Il accepte un anniversaire sans fête d’anniversaire. Il supportera des vacances à huis clos. À cinq ans, il connaît le mot « confinement » et construit naturellement et sans révolte son imagination dans un monde masqué et fermé.

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Histoire de Noël

Devant l’école les deux enfants courent l’un vers l’autre, se criant leur prénom avec un plaisir évident. Ils ont quatre ans. Chacun couvé par le regard d’un parent, ils jouent à se pincer délicatement les doigts, puis la porte de l’école s’ouvre, et la petite fille prend la main du petit garçon dans la sienne, et ils courent ensemble vers le maître venu accueillir les élèves.

J’adore voir ces deux enfants. Chaque jour je me répète l’histoire de leur naissance, la trouvant chaque fois étonnante. Je n’ai pas pu résister à la raconter à d’autres mères, mais je suis la seule qu’elle émerveille.

Ma ville est constituée de quartiers qui sont autant de villages avec leurs histoires, leurs commères, leurs groupes d’amis, leurs nouveaux riches et leurs semi-clochards.

Mon quartier est dominé par un immense hôpital. Il est notre horizon. On le voit de toutes les rues et de tous les balcons. Il écrase le stade, s’illumine à la tombée du jour, et ses briques rouges se font parfois braises au coucher du soleil.

Cet hôpital n’est pas recommandé parmi les meilleures maternités. Personne ne le choisit. On y va quand on habite à côté et quand on veut accoucher au tarif conventionné. Le service d’étages y est minable. Il n’y a pas de chambres individuelles et parfois même, pas d’oreiller. Quand je l’ai découvert début 2009, les peintures étaient écaillées, les fenêtres, au mois de janvier, impossibles à fermer. La première fois j’ai failli accoucher dans le couloir. J’y suis pourtant retournée, une deuxième, puis une troisième fois. A chaque fois je suis allée accoucher à pied, après avoir perdu chez moi les eaux, poussant la porte des urgences le pantalon trempé.

J’y ai rencontré de très aimables sage-femmes et des médecins très cons, abusant de leur supériorité sociale dans cette maternité de pauvres. Lors de mon admission on m’a demandé si je savais lire, de combien de mes enfants précédents j’avais perdu la garde et de quelle était ma consommation journalière d’alcool. A ma troisième grossesse un grand professeur m’a fait la leçon sur la surpopulation chez les classes populaires et sur la mauvaise solution qui consistait à rechercher, pour s’en sortir, des allocations. Hospitalisée pour diabète, j’y ai entendu les sirènes des blessés du 13 novembre 2015 et j’y ai vu les jours suivants, des parents qui visitaient cet hôpital, avant et après d’autres hôpitaux, dans l’espoir de retrouver des proches. Sans chambre individuelle ni room service hôtelier, j’avais conscience, et presque honte, de mon privilège d’être, ces jours-là, hospitalisée dans le seul service des naissances et des bonnes nouvelles.

C’est ainsi qu’aux vacances de Noël 2015 sont nés, curieux des tous premiers jours de 2016, mon petit garçon et la petite fille qui s’appellent par leur prénom et courent vers la maternelle main dans la main. Derniers nés de fratries nombreuses d’origines étrangères, ils ont oublié qu’ils se sont croisés ce jour d’hiver, dans le couloir des salles de naissance, le garçon rouge et frippé, à peine essuyé des fluides de l’accouchement, conduit dans mes bras en fauteuil roulant, et la petite, roulée dans l’autre sens, toujours dans le ventre de sa mère, mais poussant déjà fort et réclamant la salle, la place et le lit d’où le petit garçon était tout juste sorti.

L’hôpital sera bientôt détruit. Vétuste, encombrant, d’un autre temps. Lui et un autre mastodonte seront fermés, deux vieux hôpitaux remplacés par un seul, plus grand. Deux fois ? Vraiment ? On le construira bien sûr plus moderne, et plus loin. Quelques fois on a vu des infirmières faire signer des pétitions au marché, mais le combat contre les fermetures semble maintenant oublié. Et moi je n’imagine plus aller accoucher à pied, le pantalon trempé. J’ai bien assez contribué à la surpopulation des classes populaires de mon quartier, de celles qui continuent à aller se soigner à l’hôpital public qu’elles voient de la fenêtre de leur chambre ou de leur salon, et qui persistent à scolariser leurs enfants à l’école du pâté de maisons.

Faut-il s’accrocher à l’école et à l’hôpital des pauvres ? Doit-on croire en un meilleur système – parfois payant – pour nos malades et nos enfants ? Veut-on partager l’éducation, la vie et la mort avec des voisins moins fortunés dans un souci de services de proximité ? On ne parle pas de ça dans une histoire de Noël, pas plus qu’on en parle au repas du réveillon si l’on ne veut pas donner un tour chagrin à la conversation.

Mais la richesse est pour moi infinie de voir chaque jour devant l’école mon petit garçon courir vers la petite fille en criant son prénom. Nés dans la même pièce, scolarisés dans la même classe, amis main dans la main, ils fêteront pendant les vacances de Noël leurs cinq ans distants de quelques heures, et partageront peut-être à la rentrée avec le maître et les copains, un paquet de bonbons.

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Visio aux petits légumes

En salle des profs, tout le monde se passionne pour les cours en visioconférence. La frustration des vieux profs devient plus forte de se sentir encore plus vieux, et ça râle entre deux gobelets de café, quand la machine veut bien marcher.

On le répète à tout va dans les médias : grâce au confinement les profs ont enfin basculé dans l’ère du numérique. Ils se sont un peu cassé la gueule au début, mais ils ont vaincu. Le tout nouveau cyberprof peut faire cours en classe, il peut faire cours chez lui. Il peut faire cours à des élèves en classe, il peut faire cours à des élèves chez eux, et il peut même faire cours en même temps à une moitié d’élèves en classe et à une moitié d’élèves chez eux.

Les profs sont partagés. Les plus branchés sont prêts à se filmer pour tous les cours : l’informatique ils aiment ça. Les plus réticents se retranchent derrière des arguments philosophiques et syndicalistes, mais tous les profs branchés le savent bien : ils freinent car ils ne savent pas faire. Si on rit sous cape, on n’ose toutefois pas trop se moquer ouvertement des vieux, de ces pauvres vieux qui ont connu les cahiers de textes et les bulletins qu’on remplissait à la main. N’avez-vous pas, d’ailleurs, de souvenirs d’avoir été, collégien, responsable du cahier de textes ? D’un autre côté, on n’ose pas trop critiquer les jeunes qui seraient prêts à faire cours avec leur portable depuis le métro ou depuis la plage, au risque de s’avouer fainéants et vieux cons.

Curieusement atypique dans mon lycée, mère quadragénaire sise entre les jeunes modernistes célibataires et les vieux nostalgiques déjà grands-pères, j’ai bien essayé d’argumenter qu’on ne peut pas demander à un ado enfermé plusieurs semaines entre quatre murs de se brancher à huit ou neuf heures le matin pour suivre en visio des heures de cours arides avec une connexion qui saute et un son qui crachote, sans copains, sans rires ni bavardages pour faire avaler l’ennui de l’apprentissage. Sans résultat.  Le seul et imparable argument que brandissaient avec succès les vieux cons était que tous les élèves n’avaient pas d’ordinateur chez eux, ou pas de connexion Internet, ou pas de place, ou un peu de tout ça, mais pas en assez grande quantité pour toute la famille confinée. Pour faire taire la critique des dinosaures, ou des mammouths dont on se flatte de trouver des ossements en creusant les fondations de nouveaux immeubles de petite couronne parisienne, mais qu’on voudrait voir s’éteindre des lycées, la Région a cybertransformé ses lycéens en leur offrant des tablettes l’année dernière, et des ordinateurs portables cette année. J’ai compris à quel point le monde éducatif avait changé pendant mon arrêt longue maladie quand j’ai vu, un beau jour d’octobre 2020, mes vingt-quatre élèves de seconde ouvrir leur ordinateur portable en cours. Je n’avais jamais vu autant d’ordinateurs réunis, pas même chez Darty. J’aurais pu être déstabilisée par tant de perfection si elle n’avait été de courte durée : les batteries étaient déchargées, et s’il y avait bien vingt-quatre ordinateurs pour vingt-quatre élèves, il n’y avait que trois prises électriques dans la salle de classe.

Heureusement le cyberélève a été doté de matériel en priorité pour le cas où il serait confiné, et pas pour s’en servir au lycée. Inutile donc pour la Région d’investir dans des multiprises. Le cyberélève agit le plus souvent de chez lui. Pour te poser une question par mail sur une factorisation le dimanche à minuit quand il doit te rendre son devoir maison le lundi. Pour te demander de lui numériser tous tes cours et de les lui envoyer fissa parce qu’il était absent et que c’était normal qu’il soit absent, mais pas normal que tu ne lui aies pas déjà envoyé les cours « à distance ». Pour te convaincre, avec des phrases qu’il a tordues à force de vouloir bien les tourner, de lui remonter sa moyenne. On échange, on négocie, on se répond. Toutes les adresses mail sont partagées. Les élèves sont devenus des « contacts » et certains collègues font même avec eux des groupes WhatsApp. Profs, élèves, parents, proviseurs et CPE : nous sommes devenus une grande communauté, sans barrières ni horaires.

Ne crachons pas dans la soupe : pour la première fois depuis vingt ans que j’enseigne, j’ai un ordinateur portable de fonction, prêté par la Région. Ainsi luxueusement équipés depuis septembre dernier, on ne pouvait plus râler quand il fut décidé, la semaine dernière, de faire les conseils de classe du premier trimestre en visioconférence. Au premier conseil de classe, nous fûmes pudiques, branchant nos micros, mais coupant nos caméras. On entendait des voix – et souvent la nôtre en écho – qu’on n’identifiait pas, ce qui suscitait des débats très pertinents : « cet élève ne travaille pas chez vous, mais vous c’est qui ? ». Au deuxième conseil, nous nous lâchâmes en activant nos caméras : le prof de français qui se vante d’avoir lu Goethe dans le texte à douze ans, filmé devant sa bibliothèque, le jeune prof logé vite fait buvant son café devant un mur blanc, le prof d’anglais s’occupant, dans le champ mais micro coupé, de ses enfants fatigués et hurlants, la prof de management assise impeccable à son bureau bien rangé. Au troisième conseil tout planta : sur dix enseignants nous fûmes trois à pouvoir nous connecter. Des collègues frustrés, rejetés par la visio, téléphonèrent à ceux qui avaient réussi et tout le monde oublia le conseil et les élèves pour se focaliser sur le lien qui plantait et sur la surprise qu’un tel dysfonctionnement provoquait. Moi, j’avais transporté l’ordi dans la cuisine pour, caméra et micro coupés, piquer d’ail mon rôti, le garnir de légumes et éplucher mes patates. J’étais heureuse, car ce soir-là l’informatique m’avait vraiment fait gagner du temps.        

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