Le petit chemin des enfants gâtés

Un enfant de trois ans dormira sûrement si vous empruntez le petit chemin.

Le petit chemin commence par une douche relaxante et bienfaisante à dix-huit heures. Il progresse en trottinant jusqu’à dix-neuf heures quand on éteint tous les écrans. Il s’engage ensuite dans l’harmonieux dîner familial pendant lequel tous s’intéressent à la journée de chacun. Puis, comme en un joyeux ballet, adultes et enfants se lèvent pour débarrasser la table, virevoltent et se croisent dans la cuisine les bras chargés de couverts, de restes et d’assiettes, déposés dans la poubelle ou dans l’évier avec solidarité. Viennent alors le brossage des dents puis la pente douce qui conduit à la lecture du livre à vingt heures, moment d’affection partagée, au câlin, au bisou et au sommeil, naturel, souhaité de tous les partis, inévitable. Il est vingt heures trente et la maison est calme.

L’infirmière scolaire s’est bien habillée pour venir nous raconter tout ça. Nous sommes huit parents dans une salle de classe et nous regardons le power point du petit chemin. A huit heures trente ce matin, j’aurais bien emprunté le petit chemin de la sortie après avoir confié mon dernier à sa maîtresse de maternelle, mais la directrice m’a barré la route : « Vous viendrez bien assister à la conférence de l’infirmière sur le sommeil ! C’est ici et tout de suite ! ». Certains chemins sont pleins de surprises…

Voilà dix ans que chaque soir j’emprunte le petit chemin du sommeil. Il est bourré d’embûches ce petit chemin. Voilà dix ans que je me prends les pieds dans les ornières, les taupinières, les cailloux, les racines et les flaques du petit chemin du sommeil enfantin. Faut-il que je lui dise à l’infirmière qu’il est souvent beaucoup plus long et plus tordu que prévu son petit chemin ?*

Ça ne marche pas. Tout comme ne marche pas l’harmonieux dîner.

Pourtant chaque soir on essaie. Nourriture, écrans et sommeil sont les sujets préférés de l’éducation aux parents dans les milieux infirmiers et enseignants. Les repas doivent être variés, bios, équilibrés, de qualité. Et ne pas oublier le petit déjeuner avec céréales, fruit et produit laitier ! Ça ne marche pas.

Je ne parle même pas des matins où j’habille de force un fou hurleur qui se débat comme aux prises avec un assassin et que je finis par traîner dans la rue, étouffant, tout en marchant, ses cris avec une pompote et des biscuits secs. Je parle du simple dîner quand plus rien réellement ne nous presse. L’harmonie commence en général dès l’entrée par des coups de pied sous la table. Mééééheuuuu !!! S’ensuit la comparaison des assiettes. Pourquoi donc mes enfants ont-ils toujours le nez dans le plat du voisin ? Les conversations vont bon train : moqueries, quolibets, chansons pour attirer l’attention. Les délations bien intentionnées des frères et sœur finissent par nous donner une bonne idée du contenu de leur journée, mais il ne faut pas espérer, entre adultes parents, se raconter le moindre événement. On aurait juste envie de revenir aux temps où les enfants devaient se la boucler en mangeant.

Et parce que la fin du mois et les coûteux calendriers de l’avent ont quelque peu tiré sur les derniers billets du budget, j’ai cru avoir une bonne idée en choisissant d’acheter deux belles cuisses de dinde à sept euros pour la fin de la semaine. Une fois rissolées, je les ai fait rôtir avec des petites carottes, des navets, des pommes de terre qui formeront à la cuisson une peau craquante et dorée, du thym, des oignons et du laurier. Du four s’échappe une bonne odeur et je me crois championne toutes catégories des repas de qualité prônés par les conseils infirmiers.

« C’est quoi cette viande ? Elle est bizarre ». « J’aime pas les navets ». « Et puis elle a du gras cette viande, je peux pas manger ça ». « C’est pas du poulet label rouge ». « Je préfère le saumon, t’en fais pas assez souvent ». « Pourquoi pas du rôti de bœuf ? ». « C’est pas bon ».

Bios, variés, de qualité. Mes sales gosses trop gavés ont tout intégré. Ils renâclent devant leurs assiettes ordinaires. Ils veulent du fromage et des saucisses du marché. De la faisselle au détail. Des poissons panés seulement s’ils sont pêchés sur l’étal du poissonnier. Et même pas merci d’avoir un truc à bouffer ? On les gâte, on ne leur souhaite aucune difficulté, mais là, contemplant ces cuisses de dinde tant dédaignées, j’aurais presque envie qu’ils apprennent un peu à en chier. Je ne le ferai jamais. Ai-je emprunté le chemin de la mauvaise éducation des enfants trop gâtés ? Suis-je en train de créer des petits cons exigeants, blasés et dépensiers ? Penseront-ils que tout leur est dû et qu’ils sont supérieurs parce que j’ai voulu suivre les conseils et leur donner le meilleur ? Chaque repas est un réveillon et l’approche de l’orgie des cadeaux de Noël me déclenche déjà des indigestions.

Demain je leur servirai des coquillettes et du râpé en sachet.

*Voir Au lit ! Septembre 2018

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Hypocondrie

Trois heures de l’après-midi, en semaine. Le soleil rentre à plein dans le salon. Sur la table basse, j’ai posé une cafetière italienne, deux tasses, et dans une coupelle, des morceaux de sucre et des chocolats. Assise avec un ami, nous profitons du temps qui passe et nous discutons de nos psys.

Il y a quelques mois cette scène était inimaginable. J’avais décidé que je n’avais pas le temps d’être malade.

Quand on se lève chaque matin à sept heures pour se coucher chaque soir à une heure, on n’a pas le temps d’être malade, on ne s’écoute pas et on ne consulte pas. N’est-ce pas suffisant d’aller chez le médecin pour les bobos des enfants ? Vos enfants n’ont rien, disait le médecin, mais vous, vous allez bien ? Bien sûr, ne suis-je pas debout ?*

Corps massif, tête solide, grosse santé : j’étais un bulldozer du quotidien, un colosse de la maternité. Un accident est vite arrivé, un cancer peut vous foudroyer, mais le rhume, les règles douloureuses, la fatigue, les migraines, la déprime et les douleurs aux pieds étaient pour moi synonymes d’oisiveté et de luxe bourgeois.

Il y a du plaisir à être efficace et occupée. C’est grisant d’enchaîner sans accrocs de multiples tâches. Sauter du métro à la salle de classe, saluer les collègues d’un sourire pressé, savoir sa journée de cours bien préparée. Choisir le trajet optimal pour rentrer : celui qui passera devant le supermarché, le marchand ambulant de fruits, la boulangerie ou bien la pharmacie. Récupérer les enfants dans le bon ordre chez la nounou et à l’école, ne rien oublier du goûter, des devoirs, des lessives, des bisous et du dîner. Ne jamais aller de la cuisine au salon ou du salon à la chambre les mains vides : rentabiliser chaque pas en rangeant une pile d’assiettes ou une pile de draps. Être parfaite. Irréprochable. Se sentir rentable. Avoir des responsabilités : professionnelles, associatives, familiales. Ne vivre aucun échec. Ne jamais faillir. Je me croyais engin de guerre. Je me sentais locomotive lancée à pleine vapeur. Je jouissais de ma puissance.

La machine bien huilée filait, s’emballait. On me disait : « Comment tu fais ? ». Flattée j’écoutais, et j’accélérais.

Tout à coup je n’ai plus fait. Tout à coup une psy m’a appris que j’avais tort et que je devais écouter mon corps.

Faut-il donc ralentir, les yeux braqués sur son nombril ?

J’hésite. Wonder Woman s’est trompé de route et s’est pris un mur en pleine course et en pleine gueule, mais l’autre chemin ne débouche-t-il pas sur l’écueil de l’hypocondrie ? Mes deux psys pourvoyeurs d’anti-dépresseurs, m’envoient chez tous les médecins de la vieillerie : contrôle de la tyroïde et du diabète pour un rattrapage tardif de suivi post-grossesse, pour le dépistage du cancer un frottis et une mammographie, pour de possibles fibromes une échographie, et l’ophtalmo en cas de presbytie. Je fais des chèques, je sors ma carte bancaire. Tous font des dépassements d’honoraires.  Super maman brisée serait-elle tombée aux mains de charlatans, extorquant sous prétexte de la choyer, tout son argent ?

Aujourd’hui je suis allongée sur la table d’un vieil homéopathe. Ayant résisté aux injonctions de méditation, de yoga et d’acuponcture, j’ai accepté par curiosité cette concession aux médecines alternatives. Est-ce orgueil de ne pas y croire ? J’essaie donc de m’ouvrir les chakras, étendue sur le dos, des tubes de dragées sucrées glissés entre les orteils. Le docteur magique me fait parler et me masse le cou pour débusquer les affections dont souffrent mes genoux. Ce sera donc trois granules pour l’hyperémotivité, trois de plus pour l’hypersensibilité, douze granules pour une polyarthrite décelée, six pour des épaules fatiguées, cinquante gouttes d’un sirop pour éliminer, et cinquante euros avant de se revoir en janvier.

Une fois dehors je décide de rentrer à pieds. Boulevard Rochechouart, Pigalle. Je passe devant les touristes aux terrasses. Je croise les élèves boutonneux du lycée Jules Ferry qui sortent déjeuner au coin des magasins de lingeries. J’ai le temps. L’ivresse de la vitesse a fait place au plaisir de la balade. Sur le boulevard, coincée dans un hall d’immeuble entre deux Sex Shop, la chapelle Sainte Rita propose cierges et confession  à ceux qui – peut-être – viennent d’acheter dans le magasin mitoyen une robe partout raccourcie de nonne sexy.

Cheminant dans ce bordel de gens, de travaux, de bruit, de zonards, de livreurs garés en double file et de chauffeurs de cars de tourisme qui dévorent des sandwichs, me faufilant entre les véhicules polluants et klaxonnants, traversant au feu rouge ou au feu vert au gré de mon envie et des autres passants, respirant les odeurs mélangées de tous les déjeuners servis aux terrasses de tous les cafés, je me dis que Paris est une belle ville et que l’automne ensoleillé est magnifique. Que j’y croie ou que je n’y croie pas, je prendrai mes granules, je mangerai du fromage de chèvre et je boirai du lait de soja. Je ferai un régime en accompagnement de toutes ces pilules et j’avalerai chaque jour ma décoction de bourgeons de cassis qui sent la pisse. Que j’y croie ou que je n’y croie pas, c’est une chance d’être tombée assez tôt du piédestal de l’efficacité pour n’être qu’un peu ébréchée, et une chance d’avoir le temps et le privilège de prendre soin de soi.

*Voir : Aventures urinaires Juin 2018

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Torpeur

En cette grise après-midi, la sieste ressemble à la nuit.

Le Petit qui a hurlé pour ne pas aller se reposer, dort maintenant à poings fermés, conforté dans le sommeil par la tombée du jour.

Le Moyen joue, le visage collé au parquet, à quatre pattes, les fesses en l’air, au milieu de legos, de playmobils, de morceaux de circuits et de livres éparpillés. De sa bouche vrombissent les moteurs de ses voitures miniatures. Une course fait rage dans la lumière électrique crue de la chambre.

La Grande, en signe d’adolescence naissante, a fermé sa porte, heureusement fort bien décorée de photos d’animaux, de dessins, de mots doux et de messages menaçants. De l’huisserie filtrent des chants de marins qu’elle écoute en boucle depuis plus d’un mois. Peut-être lit-elle. Peut-être s’évade-t-elle en tapotant sur son téléphone vers quelque copine partie de l’école primaire pour un autre collège que le sien. Non. Elle invente une vie à ses barbies, assise en tailleur au cœur d’un amoncellement de poupées, d’accessoires et de chiffons. La chrysalide crée ses surprises.

Vaincu par la pénombre de plus en plus épaisse et par la correction de copies tristement mauvaises de lycéens si gentils qu’on leur souhaiterait d’avoir tous vingt, mon mari dort dans le canapé, stylo rouge abandonné, serrant dans ses bras un coussin.

Dehors des enfants du quartier courent et tirent sur les cordes des balancelles doubles du parc, mais les cris semblent assourdis et le manège s’est tout illuminé des néons roses qu’on n’utilise qu’à cette courte période de l’année : quand l’heure tardive de fermeture du jardin d’une fin d’octobre cohabite avec l’obscurité précoce qui est déjà celle de novembre.

Il faudrait ranger, aspirer, sincer*, laver, étendre, repasser. On devrait sortir les devoirs, les cahiers, les leçons. Il serait bon de frotter, pincer, frapper, souffler, marteler piano flûte et violon.

L’atmosphère grise du boulevard est saturée d’humidité. Dans quelques minutes le parc se videra, et le manège éteint disparaîtra dans l’ombre des arbres, masse sombre soulignée par une rangée de réverbères et balayée sur ses frontières par les phares des véhicules pressés de rentrer chez eux.

On me dit qu’il faut méditer. En bouddha ? En silence ? Au soleil ? Je ne sais pas méditer, ni ne le souhaite. Pourtant aujourd’hui l’ennui d’un temps gris m’invite au repos. Pourquoi toujours vouloir qu’il fasse beau ?

J’aime le son des roues sur l’asphalte trempé. J’aime l’obscurité tombante qui me dit que mon corps et mon esprit ont le droit d’être fatigués. J’aime la fainéantise suggérée par la lumière déclinante. Je n’ai envie ni de ranger, ni d’aspirer, ni de sincer*, ni de laver, ni d’étendre, ni de repasser. Je vais laisser pour ce soir l’esprit de mes enfants en jachère, sans orthographe ni partition, comme une terre après la moisson. Je reste assise et ne me lèverai que pour préparer, dans cet appartement assoupi, un dîner de soupe au potiron et de pain perdu.

Fin de vacances, début de week-end, les heures prochaines prévoient d’apporter la pluie. La grisaille s’annonce comme un prélude avorté à l’hibernation. Il faudra retravailler, se lever de nuit, sortir bottes et parapluies, protéger les enfants des gouttes et des flaques sur le chemin de l’école, s’enfoncer frileux et anxieux au plus profonds des aubettes** pour espérer l’arrivée prochaine du bus pris dans les embouteillages indissociables des routes glissantes et des conducteurs moroses.

Dans l’attente de cette reprise qui ignore les saisons, l’automne mouillé nous ankylose et nous offre une pause.

*Sincer : « Passer la serpillère » dans mon parler régional.

**Aubette : « Abri-bus » dans ce même parler régional. Quelle ne fut pas ma surprise en venant travailler à Paris de constater que ce vocabulaire n’était pas universel !

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Cliché d’automne

Élégie opus 3 n°1 de Serge Rachmaninov

(Ceci est une vidéo amateur. Merci pour votre indulgence si vous la visionnez)

La main gauche fait 1—2-3.

Et pendant ce temps la main droite fait 1—2-3-4.

Ma main gauche commence sérieusement à fatiguer. Une heure et six mois que nous nous acharnons sur les trois mêmes lignes. J’avais l’impression d’avoir compris et progressé depuis le dernier cours, hélas non. Inlassablement le prof me fait rejouer les mêmes mesures.

Allez : une fois en comptant 1—2-3 avec la main gauche puis une fois en comptant 1—2-3-4 avec la main droite. On alterne. Je compte. Ma voix me parvient, ridicule. Quand je compte avec la main gauche, la main droite s’arrête. Quand je compte avec la main droite, la main gauche se bloque. Dans les deux cas, la main gauche tombe à côté, écrasant les mauvais accords.

J’ai envie de dire comme ma fille que je fais travailler tous les soirs : « C’est dur !!! » Le violon c’est dur !!! L’Allemand c’est dur !!! Préparer son cartable sans rien oublier pour une journée de 6ème c’est dur !!!

Rachmaninov au piano c’est dur ! Et mettre les deux mains comme il faut je n’y arriverai jamais d’abord ! Je m’embrouille, je n’arrive pas à compter jusqu’à trois, encore moins jusqu’à quatre. Le métronome martèle tous les 1. Ma voix le devrait aussi. Échec.

Mon Élégie sera toujours boiteuse.

Mais j’ai décidé de militer pour le droit de mal jouer des musiciens amateurs. Si les remarquables interprètes sont admirables, la musique ne vit-elle pas aussi de ses imperfections, sortie de mains maladroites qui consacrent leur temps libre à la massacrer avec naïveté et passion ?

Voici donc mon interprétation de l’Élégie opus 3 n°1 de Serge Rachmaninov. Elle claudique un peu, mais peut-être marchera-t-elle mieux demain, ou jamais sous mes doigts. Tant pis. Je vous la livre comme ça.

Et pour ne reculer devant aucun cliché, je vous sers cette plainte élégiaque qui tartine du romantisme en couche épaisse, accompagnée d’une tempête automnale sur le parc. Pour les âmes sensibles uniquement !

La vidéo dure moins de 6 minutes.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Barbarismes

Il m’arrive, le lundi, de commencer ma semaine assise à une terrasse parisienne. Peu à peu libérée des concepts, autrefois omniprésents dans ma tête, de rentabilité, d’efficacité et de temps obligatoirement bien employé, j’apprends par mon congé à renouer des amitiés aux terrasses des cafés.

Lundi dernier, sirotant, sous un timide soleil automnal, une orange pressée, j’écoutais une camarade militante et informée, me raconter comment les éleveurs de moutons devaient pucer, sous peine de vigoureuses représailles, leurs bêtes avec des puces électroniques à usage unique, et comment ils devaient gérer leur troupeau sur informatique, contraints de déclarer comme « déchet » la laine des moutons élevés et tués pour leur viande, rendant de ce fait impropre réglementairement à la vente, la toison mousseuse destinée exclusivement, de par son nom sur le Web, à la poubelle.

Le Monde va mal. Les jeunes sont dans la rue pour le climat. Les scientifiques sont pessimistes. Les gilets jaunes ont gelé leurs fesses sur les ronds points sans résultat. Les policiers tapent sur les pompiers. Des adolescents fendent au marteau le crâne de leurs potos. Les retraites vaudront bientôt des clopinettes et ne suffiront plus à payer les EHPAD dans lesquels les vieux n’ont pas tous les jours droit à leur toilette. Des guerres éclatent. Des gens crèvent. La Terre fait la gueule. Et on jette la laine, sacrifiée à l’absurde idée d’une cyber-traçabilité mondialisée.

Dans ce chaos planétaire je n’ai rien trouvé de plus utile, comme porte de sortie à mon bordel intérieur shooté aux anti-dépresseurs, que d’entamer une formation de spécialiste en typographie et en orthographe. Le jour où la société explosera, je serai chez moi à mettre des points sur les i et à couper des virgules en quatre.

Mathématiques et orthographe seraient-elles les deux mamelles d’une stratégie vitale d’évitement du réel ?

Jeune étudiante en classes de mathématiques supérieures et spéciales, on m’enfermait quatre heures chaque semaine dans la chapelle du lycée qui, laïcité oblige, ne préparait plus qu’aux sacrements des concours d’entrée aux grandes écoles. Au milieu d’autres aspirants ingénieurs, je me penchais sur les énoncés des devoirs hebdomadaires d’entraînement aux épreuves. Bien qu’assise sous des vitraux, je n’ai jamais été touchée par la grâce scientifique et mes copies ont toujours été médiocres, mais je prenais plaisir à ces heures de réflexion, équipée seulement de feuilles et d’un stylo. Un jour j’ai compris que si je pouvais apprécier de me taire et de me concentrer sans beaucoup de succès pendant des heures sur des fonctions et des espaces vectoriels inconnus du journal de 20 heures, c’est que je devais être plus faite pour les maths que pour la réalité.

Qui s’est un jour intéressé aux espaces mathématiques de Banach, n’a pas grand chemin à faire pour s’amuser des questions d’orthographe. A l’heure d’une extinction massive des espèces, est-il bien utile de se passionner pour des murs orange et verts, en raison de la curiosité de leur accord, hors toute considération sur la laideur d’un tel décor ?

Redevenue étudiante il y a quelques jours, je renoue ce soir avec la rédaction d’un devoir. Les enfants dorment. De la cuisine me proviennent les cliquetis de la vaisselle que mon mari lave : il fait disparaître les reliefs de notre dîner à l’eau sans pinot d’Alsace ni pineau des Charentes. Je fonce avec alacrité sur les barbarismes, solécismes et pléonasmes qu’on me charge de débusquer. J’imagine être un jour capable d’accueillir dans le plus beau langage à l’aéroport un aréopage de savants. Ravie, concentrée, l’irruption d’un gêneur dans mon salon me donnerait, là ce soir, des éruptions de boutons. Verriez-vous un inconvénient à ce que demain je m’achète des bottes rouges et des bottines marron ? Que je porte au matin une robe bleue sous une veste bleu clair accompagnée d’une étole bleu-gris ?

Sur mon bureau encombré de dictionnaires et d’ouvrages de référence, je travaille. Phrase après phrase j’avance, et petit à petit « l’incendie » de mon texte n’est heureusement plus « circoncis ». La vaisselle est terminée. Mes yeux sont fatigués. Déjà. Je m’endors sur une « dune de sable » comme naguère je m’endormais au cours de la correction de certaines copies, la tête dans une main. Serai-je en mesure de finir ce devoir ? De nombreuses années ont passé depuis les sujets d’examens posés dans la chapelle du lycée. Puis-je encore d’être bonne élève ? Les vieilles bonnes élèves existent-elles ?

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Comptines

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Les chieurs

Mais pourquoi sont-ils si chiants ?

Nous profitons d’un cadre idéal en cette superbe bien qu’écologiquement angoissante fin d’été : une terrasse ensoleillée au bord d’un canal. La compagnie est parfaite de deux amis qu’on ne voit pas si souvent et qui nous invitent au restaurant. La serveuse sourit. Le menu est alléchant.

Hélas autour de la table plane la menace d’une pagaille enfantine.

Calmes avant la tempête, à peine encore vibrants, les deux grands sont absorbés par la découverte de la carte. Le Moyen cherche laborieusement la ligne du steak frites, et la Grande, gourmande, s’applique à débusquer le plat le plus original tout en méditant sur les moyens se faire offrir un cocktail apéritif en plus d’un Ice Tea digestif.

Quant au Petit, je le regarde de travers : assis depuis quelques minutes à peine, il joue à glisser son couteau entre les lames en bois de la table à claire-voie. Réprouvant l’activité, mais soulagée qu’il soit occupé, je surveille ça de loin, au risque de le voir y laisser un doigt. Le couteau tombe par terre. Le gamin s’exclame. Descend de sa chaise à sa suite. Se traîne entre nos jambes puis abandonne le couteau en découvrant le jeu plus amusant de courir autour de la table. Ma contrariété s’enflamme.

Choix spatial que j’imagine stratégique, on nous a placés un peu à l’écart des autres clients qui chuchotent et savent rester le cul sur leur chaise. Eux.

Le Petit galope en rond. Il hurle de joie. Je hurle de colère. Des têtes aux quatre coins de la terrasse se tournent vers nous. Je rentre les épaules et je cache rage et honte dans mon verre de kir. Si je me tais, je suis laxiste. Si je m’écrie, une harpie. Dans les deux cas je n’arrive à rien : le gosse continue son agaçant mouvement de rotation.

Dans mon quartier quand je gronde aux turbulences des trois mouflets sur le chemin du parc ou de l’école, c’est la voix de ma nounou qui me répond. Son bel accent me chante : « laissez madame Herrero, ce sont des enfants ! »

Au bord du canal, les têtes chenues, qui tout autour nous jugent, n’ont pas cette douce indulgence. Elles pensent qu’elles offraient une meilleure éducation que moi en leur temps. Vieux parents, ils sont fiers de n’avoir pas engendré ces diables. Ai-je jamais, à trois ans, couru dans un restaurant ? Je ne sais pas. Tous les enfants d’avant étaient-ils sages ? Sans doute pas. Sophie dans ses malheurs et le Petit Nicolas ne témoignent pas qu’ils l’étaient tant que ça.

Autour de la table la situation ne fait qu’empirer. Le Moyen qui a réussi à commander ses frites, joue maintenant à chat avec son frère entre les jambes de la serveuse. La Grande de son côté ne comprend pas qu’il n’est pas poli pour nos amis qu’elle commande les mets les plus chers. Il me faudrait plus d’yeux pour fusiller tout le monde.

En attendant le plat principal, signal nous est donné d’accéder au buffet à volonté des entrées. La Grande veut goûter tous les pâtés. Son assiette est un dôme. Le Moyen, au mépris des règles, se plante directement devant les desserts. Il court-circuite ainsi les premiers clients qui perdent le privilège qu’ils croyaient légitimement acquis d’être les premiers servis. Le Petit m’échappe et s’élance. Sans un regard pour les saladiers ni les terrines, il slalome et déboule dans les cuisines. Essoufflée je le pourchasse. Ne portant ni charlotte à cheveux ni sur chaussures, je bafoue toutes les normes d’hygiènes isomachinchoses apprises en compagnie de mes étudiants de BTS qualité des industries agro-alimentaires et des bio-industries. Je rattrape le bébé bondissant à deux pas de la plonge, le saisis et m’éclipse avant que ne nous voient et ne nous pourchassent des inspecteurs sanitaires sortis des grands frigidaires et de dessous les fourneaux.

Le Petit s’est goinfré de pain et d’œufs durs mayonnaise : il n’avait plus faim à l’arrivée de son steak. Le Moyen s’est servi quatre parts de tarte aux fraises. La Grande en a profité pour goûter les babas au rhum et les pruneaux au vin. Je crois que nos amis, tolérants et sans regret pour l’addition salée, ont rigolé.

Fallait-il rêver d’un déjeuner contemplatif et de conversations feutrées ? Aurions-nous apprécié de regarder glisser sans bruit sur le canal ensoleillé, les pédalos ? Les plats en auraient-ils été plus savoureux ou plus insipides ? Sans doute ai-je déjeuné de couleuvres, mais leur souvenir en restera coloré. Car mes enfants, aussi insupportables par leurs chamailleries incessantes que par leur solidarité ponctuelle dans les conneries, sont juste des enfants. Chaque lieu est le théâtre de nouveaux jeux et toutes les tartes aux fraises sont bonnes à manger. Peut-être faudrait-il les interdire au restaurant ? Ou supporter et pardonner ?

Remuants, bruyants, imprévisibles, enthousiastes, chamailleurs et curieux. CHIANTS.

Le petit chat et l’enfant

Le petit chat est au fond du jardin, sous la terre.

Le petit enfant à genoux gratte la terre de ses petites mains. Il veut caresser le chat. Il faut le sortir de là. Il nous regarde sans comprendre : pourquoi ne l’aidons-nous pas à sortir ce pauvre petit chat ? Pourquoi ne bougeons-nous pas ? Il s’arc-boute, il veut rester, il veut creuser. Il pleure sans comprendre notre cruauté.

Le petit enfant a trois ans. Le petit chat en avait vingt, mais il n’est pas mort au fond du jardin, ni sous le lilas, ni dans un panier, ni sur une pile de chiffons colorés au grenier. Une voiture l’a heurté. Est-ce une leçon à donner à l’enfant qui cherche toujours à lâcher la main dans la rue, à s’échapper ?

Le vieux chat chétif avait peur du petit enfant : de ses cris, de son excitation, de ses caresses vigoureuses.

Avec l’arrivée de l’enfant, je m’occupais moins du vieux chat endormi sous le lilas du jardin de mes parents. Un chat, même chétif, qui s’endort sur un ventre rond, c’est inconfortable pour tout le monde. Un chat curieux qui se couche dans le lit d’un nourrisson c’est dangereux. Un chat légitimement agacé par les câlins brutaux et bruyants d’un bébé peut griffer.

Aurais-je su si naturellement accueillir l’enfant nouveau né sans l’expérience des longues années partagées avec le petit chat de vingt ans, arrivé à quelques mois de la rue, errant ? Les câlins, les soins, les jeux d’éveil, les bobos, les médicaments, la chaleur et la compagnie. L’enfant de trois ans, par moments, se fait encore chat. Je l’ai cajolé, nourri, grondé, soigné, comme un chat.

Loin du fond du jardin, à la mer, le petit enfant ramasse des coquillages. Il veut les rapporter à la maison dans un seau d’eau. Oui pour les coquillages, mais non pour l’eau ! Mais sans eau ils vont mourir ? Hélas les coquillages vides, déployant deux ailes de papillon sur le sable, sont déjà morts. Déjà morts ? L’enfant pleure. Pourquoi les coquillages sont-ils déjà morts ? Et pourquoi le petit chat est-il sous la terre, et pourquoi la voiture trop pressée nous a-t-elle pour toujours privés de le caresser ? La fatigue fait surgir des questions qui bouillonnent. Les pleurs et les pourquoi sont révoltés. Ils réclament au Monde des comptes.

Il faut rentrer à la maison, se doucher, se réchauffer, dîner, oublier.

L’enfant de trois ans, préparé pour la nuit dans son lit, me fait promettre dix fois de l’éveiller moi-même au matin. Si le petit chat peut dormir pour toujours sous la terre, et les coquillages en ailes de papillons échoués ne jamais se réveiller, l’enfant lui, veut être sûr qu’il ouvrira les yeux demain. Sur la lumière du jour, sur la chambre, sur maman. L’enfant a peur, il veut des histoires à lire et des chansons. Il veut l’histoire du chaton ami d’une souris qui joue à cache-cache dans un chausson.

Plus tard, bien tard, le petit enfant s’endort enfin, pelotonné par terre, au pied du lit de son frère.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

La pâte à sel

_ T’as gâché mon bleu !

_ C’est toi qui prends toute la place sur la palette !

Sur fond d’invectives que mon casque étouffe à peine, j’essaie de me concentrer sur mes pianos et mes fortes subito. Je devrais peut-être me contenter de travailler un peu de technique, en me disant méchamment que le tic tac obsédant du métronome agacera autant mes deux plus grands enfants que leurs disputes me hérissent.

Petit minus et son père font la sieste. Il est 15 heures : l’heure du « temps calme » familial. La vaisselle est faite, la machine à laver ronronne, à moins que ce ne soient quelques ronflements que j’entends. Même la ville est ralentie, écrasée par la chaleur. Une ligne de sueur me coule dans le dos pendant que j’essaie sur mon piano  Kawaï équipé d’un système électronique de travail en silence, d’améliorer les passages les plus grossièrement nuls d’une sonate de Mozart. J’ai l’espoir d’enchaîner ses trois mouvements en entier avant les vacances, exploit que je n’ai jamais réalisé.

_ Copieur ! Tu lui fais les yeux verts, et moi je voulais justement lui faire les yeux verts !

J’écrase un accord de basse furieux qui me brise les tympans sans faire sursauter personne. Je sens que je vais intervenir pour barbouiller des yeux rouge colère et des nez jaune moutarde au chat et au lapin de pâte à sel qui commencent à me courir sur le crescendo.

J’avais trouvé intelligent la semaine précédente de proposer une activité pâte à sel aux enfants que j’invitais à l’anniversaire de mon Moyen. Pour trois euros cinquante de farine et de sel fin*, j’avais réussi à stabiliser autour d’une table sans bonbons, les onze monstres – les plus gentils de l’école, avouons-le – qui commençaient à glisser sur les legos, à écraser les playmobils, et à se battre à coups de brumisateurs, le tout dans une atmosphère par 40°C qui sentait de plus en plus le foin et la ménagerie.

N’avais-je pas pensé que mon soulagement à donner aux parents le surlendemain les sculptures de leurs bambins que j’avais fini par cuire après de nombreuses fournées, n’aurait d’égal que leur embarras d’avoir sur les bras des chats, des voitures, des bonhommes et des escargots dont ils ne sauraient que faire et qu’en plus les gamins voudraient, comme les miens aujourd’hui, peindre ! M’attendais-je à des compliments ?

En région parisienne, les marchands de meubles rivalisent d’ingéniosité pour maquiller un studio en cinq pièces : les tables se plient, les portes coulissent, les lits se collent au plafond et les commodes s’escamotent. Impossible cependant, début juillet, de réduire ni d’escamoter les cahiers, les bidouilles et les bidules que les enfants rapportent de l’école et du cours d’art dans des cabas qui débordent de leur fierté et de leurs dessins froissés. Le jardin extraordinaire de la maîtresse en carton d’emballage avec son arbre parallélépipédique qui branlotte. Le marché d’Égyptiens en terre de la prof de dessin avec tous leurs petits paniers remplis de fruits d’argiles qui roulent sous le canapé et derrière les étagères. Le carnet de voyage et l’album photos de la classe verte. Les cahiers, les crayons machouillés, les ardoises tâchées qu’on n’ose pas jeter sans pourtant pouvoir les réutiliser, les feutres ni bons ni mauvais par dizaines, les pages d’évaluations par centaines, les soustractions et les essais d’écriture libre dans lesquels on découvre les pensées de nos enfants quand ils ne sont pas à la maison.

Dix mois de figurines, de peintures et de rédactions maladroites débarquent aux premiers jours de juillet, chargées des souvenirs de l’année, touchantes, affreuses et magnifiques d’application enfantine. Tous les murs, des chiottes aux couloirs, sont déjà couverts de chef-d’œuvres patouillés à la gouache et à la craie grasse. Début juillet se lance le défi de trier. Année après année les souvenirs d’adultes descendent aux ordures pour laisser la place aux souvenirs d’enfants. Les cours de maths de fac sur les espaces de Banach dont l’utilité n’est pas prouvée, sont jetés pour conserver des leçons de CP dont on n’aura jamais besoin. Il n’est possible de jeter, ni une petite pomme d’argile ni la moindre ligne d’un cahier de brouillon : chaque crayonnage devient témoignage et partie du mouflet dont il serait sacrilège de se séparer.

Ne pouvais-je éviter de rajouter aux parents déjà submergés d’objets, mes gargouilles en pâte à sel ? Une mère – pleine d’abnégation – a laissé son gosse me rappeler à la sortie des classes que j’avais oublié de lui donner une de ses productions : une simple tête simiesque, à la bouche fendue et au front bas, dont je n’avais pu décider si elle était une œuvre ou une boule de pâte oubliée. Et bien savez-vous ? Dévisageant son monstre sans corps, le petit sculpteur, fit volte face et couru vers l’école pour l’offrir à sa maîtresse. J’ai senti là une grande justice : la maîtresse avec sa tête de pâte figée par le four dans une inquiétante hilarité, et moi avec mon jardin extraordinaire en carton qui pesait sur mon bras et menaçait de s’écrouler. Je me suis demandé si elle pourrait la jeter.

*Pâte à sel : Pour un verre de sel fin il faut deux verres de farine et un verre d’eau.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Colère

On attend d’un enfant qu’il marche à un an. J’ai marché à dix mois. Je n’en cours pas plus vite pour autant. Mes enfants, sujet au vertige dès 80 cm, ou trop heureux de glisser sur leurs fesses, ont pris leur temps. Quinze ou seize mois : trop grands, déséquilibrés, prudents.

Que puis-je attendre d’un blog à un an ? On ne peut pas dire qu’il coure lui non plus. Peut-être que trop de visites me donneraient le vertige.

Que fait un blog d’un an ? Il se répète comme se répète le cycle de l’année. Juin est revenu, et avec lui le show final des clubs et des écoles*, dans une débauche de concerts et de festivités. J’ai l’impression d’un gigantesque complot pour nous épuiser. On se croirait dans une administration quand il faut dépenser tous les crédits de l’année au risque de les perdre et qu’ils ne soient pas reconduits : toute notre énergie doit être soldée avant le premier juillet.

En même temps que mon agenda électronique se remplit tous les jours de points verts ultra importants et de rappels, les batteries de ma fille se vident. Je la vois traîner sa fatigue et son rhume des foins du canapé du salon à son lit, choisissant parfois de s’arrêter sur le chemin de l’un à l’autre pour s’enfermer dans les toilettes et profiter en paix de sa BD. Dernier bastion contre les attaques à répétition de la maîtresse et du prof de violon, la porte des chiottes résiste aux sollicitations impérieuses d’un emploi du temps trop chargé, et aux petits frères qui trépignent et tambourinent en se tenant le zizi.

Pendant quatre ans et neuf mois d’école élémentaire, ma fille a découvert, étudié, révisé, re-révisé, le sujet et le verbe. Au mois de juin de CM2 la maîtresse a décidé qu’il serait judicieux d’apprendre et d’évaluer dans la foulée les propositions indépendantes, coordonnées, juxtaposées, principales et subordonnées, les compléments circonstanciels de temps, de manière, de lieu, de but, de moyen, les compléments d’objets directs et indirects, les verbes d’état et les attributs du sujet.

Ma fille sème partout des petits mots griffonnés avec colère : « école démission ». Ils glissent sous les meubles, dans son lit, parmi les lettres, colonisent les tiroirs de mon bureau, se scotchent aux murs, coincent les portes.

Pour faire bonne mesure avec le gavage grammatical tardif, le prof de violon s’est mis en tête de se raccrocher au wagon déjà surchargé de la fête de la musique. Agrippant par les crins de son archet ma fille qui violine depuis trois ans, il a décidé – faveur ultime – de l’entraîner dans le projet délirant de jouer avec des élèves pratiquant leur instrument depuis dix ans. Un mix celtique et médiéval que les parents écouteront assis en plein air sur des bottes de foin. La Mairie a fourni aux enfants musiciens des tuniques entre elfes et vilains.

Voilà donc ma fille récompensée d’avoir crincrinné ses gammes avec conscience et régularité toute l’année, par l’octroi d’un défi aussi valorisant qu’emmerdant. Le morceau irlandais enchaîne avec vivacité des triolets. Ma fille, tout à son application à jouer juste, traîne. Les répétitions avec les grands élèves de l’orchestre ont été terribles : elle cavale, échevelée et en panique, sans pouvoir rattraper les autres pupitres.

Il était content de son coup le prof de violon : il fallait la tirer vers le haut et presser le citron. Ma fille encore jeune est un fruit juteux et rebondi qui pourrait s’assécher à l’adolescence. «  Il faut presser le citron tant qu’il y a du jus » m’a-t-il dit. Le problème est que pour l’instant mon enfant citron n’arrive surtout pas à presser le tempo.

Elle commence à taper du pied, violemment et même pas en mesure. L’archet vole en dangereux moulinets. Elle croise les bras, renfrognée. L’acide citrique commence à me piquer le nez. Ras le bol de la fête de la musique. Je propose de téléphoner au prof pour expliquer qu’on renonce au massacre. Cris et hurlements : la belle ne veut plus travailler, mais elle refuse tout autant d’abandonner. Fatiguée de tout ça, impuissante, je perds patience. Mon ton qui monte à l’extrême se heurte au silence buté de l’enfant presque ado qui oscille entre ancienne bouderie et nouvelle rébellion. Dans son regard noir et dur je reconnais l’angoisse trop familière d’être piégée, coincée entre la difficulté insurmontable et l’impossibilité de renoncer. Moi-même je bloque, incapable de décider s’il faut laisser l’agrume mûrir en paix ou presser violemment les dernières gouttes.

La nuit a heureusement fait une partie du travail, et le lendemain, le métronome par son clac clac monotone a ramené la paix. 72 battements par minute, puis 80, puis 92 ont dompté les triolets. Enfin. Ma fille tiendra sa partie dans le festival des touchantes fausses notes enregistrées par les cent caméras des cent parents qui ont comme moi sur leur calendrier, les multiples points verts ultra importants et les nombreux rappels des auditions de leurs enfants.

*Voir Apprentissage – Partie 2  Juillet 2018

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.