En attendant l’orage

De la baie vitrée grande ouverte du salon ne parvient aucun air frais. Le vent chaud qui soufflait à l’heure du dîner est tombé. Tout est immobile, l’orage promis ne vient pas.

La nuit dernière une moto est passée dans la rue. Le vrombissement de son accélération m’a réveillée et je me suis sentie, dans le demi-sommeil qui me reprenait, flotter dans les gaz enveloppants de son pot d’échappement.

Depuis quelques jours, la chaleur et la pollution nous écrasent. Mais nous ne sommes là qu’en transit entre deux lieux de villégiature à l’air vif et aux arbres nombreux. Il faut attendre. Les 38 degrés de la journée doivent éclater ce soir dans un violent orage annoncé par les médias. Brumisateurs, volets fermés, film en famille et cônes glacés.

Je suis sortie vers 18h30, quand les enfants – gavés de Bourvil et De Funès – tentaient de timides jeux d’eau sur le balcon le moins exposé au soleil.

Dans la rue, les rares passants et moi nous dévisagions pour juger de qui était l’autre fou s’aventurant dans la fournaise. Dans les parcs et les rues piétonnes que j’empruntais s’interpellaient quelques enfants, dotés d’engins magnifiques : vélos à faire des kilomètres qui là, tournaient dans un cul de sac, overboards, mini-motos. Les jouets luxueux de ceux qui ne partent pas en vacances. Les jouets de ceux qui vont au bled un an sur deux car les billets d’avion pour toute la famille sont trop chers pour voyager tous les ans. Les jouets de ceux qui attendent leur tour pour quitter, l’an prochain, les rues désertées du quartier.

Une année nous sommes restés, nous aussi, dans les limites de quatre rues jusqu’au 15 août. Fermant une impasse et donnant sur un discret jardin secondaire de la ville encerclé par la cour de l’école et par un groupe d’immeubles, était un Centre Social pour les jeunes du quartier. Chaque après-midi les animateurs du Centre alignaient des tables à l’ombre des arbres du parc et accueillaient les promeneurs, les enfants désoeuvrés, les mères en manque de bavardages, sans inscriptions ni questions. Nous en avons profité. Nous avons profité des perles, du bricolage et du bavardage. Une travailleuse sociale m’a encouragée à entrer profiter d’une petite bibliothèque constituée là, dans leurs locaux, certes préfabriqués, mais idéalement situés dans un creux de verdure au cœur de la ville. Des étudiantes nous ont questionnés sur nos habitudes alimentaires pour un dossier de faculté. Et je me souviens de l’animateur qui faisait danser ma Fille au rythme de Papaoutai, et qui, par une chaude journée, bravant avec bonheur les habituels interdits maternels, s’emparait du tuyau d’arrosage du potager pédagogique planté là par l’école, et aspergeait généreusement les enfants fous de joie.

Et j’ai le sourire au souvenir de ces longues semaines d’été pendant lesquelles nous n’avions pas bougé. Et j’ai le sourire chaque fois que j’entends Papaoutai.

Le Centre social a été démoli au printemps dernier. Le terrain était trop idéalement situé pour n’accueillir longtemps que des préfabriqués. De cette friche sur laquelle est échouée maintenant une immense benne à ordures en métal rouillé que mon Dernier montre chaque jour du doigt en criant « bato bato», sortira bientôt un nouvel immeuble dont l’ancien potager sera l’espace vert privé. Venez vivre côté parc à 500 mètres du RER et de la future ligne de métro !

Dans le parc dans lequel aucune table ne vous attend plus, deux parents, assis sur des bancs distants, cet après-midi, regardaient leur téléphone. Leurs enfants s’activaient mollement sur l’aire de jeux, sans cris, leurs gestes comme ralentis par un air qui aurait épaissi.

Poursuivant mon chemin dans les rues surchauffées, je suis passée devant les terrasses des cafés, s’étalant au milieu des divers chantiers ensommeillés en ce mois d’août. Encouragés par une nouvelle majorité municipale et par une loi de densification toujours plus poussée de la petite couronne parisienne, les immeubles sortent partout de terre. Là c’est un garage qui a été démoli, plus loin des grues se préparent à écraser les anciennes serres municipales déplacées à la périphérie de la ville et l’ancienne cuisine collective scolaire délocalisée sur une autre commune pour mieux servir du poisson toujours pané, mais bio.

Installés pour la journée aux terrasses, les rebeux me regardent, longuement, passer. Avec ma robe de plage à 10 euros du marché, trop fluide et trop décolletée, j’ai l’impression de marcher nue. Je dois ressembler aux dessins de mère à gros nénés que font mes enfants quand la maîtresse leur demande de représenter leur famille.

Ce soir, la pluie ne vient toujours pas. Les seules gouttes d’eau sont celles s’échappant d’un balcon plus haut qu’on arrose. Mais un vent frais s’est levé.

Le crasseux de la plage

Un gamin tout nu court sur la plage.

Tout nu, tout blanc, quatre ou cinq ans. Heureux.

Il n’a pas de slip mais il tient une pelle.

Sa mère et sa grand-mère le suivent d’un pas tranquille.

Où va-t-il ? Vers la construction d’un château éphémère ou d’une barrière contre la mer.

Il est décidé. Un bâtisseur, un seigneur, un guerrier, tout nu.

Une telle rencontre est devenue rare.

Petite, j’étais nue sur la plage. Pas besoin de maillot de bain ni de couches spéciales baignade avec des poissons clowns dessinés dessus. Un film super 8 me montre, nue blanche et potelée, faisant mes premiers pas sur une plage identique à celle là.

Je n’ose pas mettre mon fils tout nu sur la plage.

Malgré sa peau dorée de cacahuète grillée, son corps nu au soleil s’imprime dans mon esprit barré en gras et en capitales de la mention : CANCER DE LA PEAU.

Je lui laisse, sous son body de tous les jours, une couche qui sera bientôt pleine de sable et pleine de flotte. Je tartine ensuite tout ce qui dépasse de crème qui colle protection 50+ résistante à l’eau. Pour lui point de petites fesses au soleil ni de petit zizi qui s’agite au vent.

Pour les enfants environnants non plus.

Tout autour de nous sur le sable se dressent, petits champignons de couleurs vives, des tentes de plage. Dans chaque tente s’abrite un enfant. Ils me font penser à ses plantes du jardin de mes parents qui me fascinaient dans mon enfance, petites boules orangées enfermées chacune dans une coque de verdure qui rougissait puis devenait dentelle en fanant et en séchant : des amours en cage.

Les enfants qui se risquent dehors semblent porter la tente à même la peau : des combinaisons bleues jaunes ou vertes avec des jambes, des manches et de longues fermetures éclair. Un chapeau sur la tête, des lunettes noires. Ces lutins colorés, reconnaissables aux seuls bariolages de leurs combinaisons s’agitent, actionnant pelles et seaux. Une multitude de nains au boulot.

Trop inquiétée par les UV, je suis incapable d’accorder à mon fils de deux ans la liberté de montrer ses fesses. Rebutée par l’idée d’un consumérisme et d’une mode excessive, je n’ai pas non plus accepté de lui acheter un scaphandre coloré.

Dans cet entre-deux sans courage, mon gosse en couche pendante et body crasseux, est le clodo de la plage.

Sans chapeau, hilare, les boucles emmêlées, le visage couvert de sable collé et de restes de chocolat du goûter, il passe, curieux, d’un groupe d’enfants à un autre, cherchant des regards derrière les lunettes et dans l’ombre des casquettes. Il observe les parents qui observent à leur tour cet incongru Charlot des mers.

La clameur

Dans cette station de RER d’une banlieue opposée à la mienne, je décide de suivre trois jeunes filles voilées : environ 18 ans, elles tiennent à la main une feuille de papier blanc : je parie pour la convocation aux résultats du bac.

Il est presque 10 heures. Presque 10 heures un 6 juillet.

Pour leur bac, les élèves de ma classe ont été répartis sur deux lycées. Lequel choisir en ce jour des résultats ? J’ai opté très logiquement pour celui dans lequel était convoqué le plus grand nombre de mes élèves, celui dans lequel je savais qu’aucun autre prof ne viendrait, et surtout celui dans lequel ne serait pas l’élève qui voulait m’inviter manger un couscous en famille s’il avait son bac.

J’ai été lâche. J’ai été simplement, ordinairement prof. La prof qui réussit encore au prix de quelques sacrifices financiers à vivre dans une banlieue plus chic que celle de ses élèves. La prof qui traverse le quartier le matin pour aller du métro au lycée, et le soir du lycée au métro. La prof qui a fini par s’habituer aux mendiants, aux enfants sales assis par terre, aux vendeurs de maïs, de Malboro et de cartes téléphoniques. La prof qui n’a jamais rien osé acheter à la Mama assise dans la rue devant une caisse de rangement en plastique pleine des beignets qu’elle propose aux passants. La prof qui passe vite devant les jeunes assis dans un canapé défoncé, posé depuis des jours dans une ruelle pavée. La prof qui a vu dans l’année des élèves s’absenter, blessés, hospitalisés, après des bagarres de quartiers. La prof qui a traversé – comme invisible – des bandes venant en sens inverse de jeunes cagoulés, armés de battes, de béquilles et de marteaux, qui se dirigeaient vers son lycée. Rivalités de cités, luttes de trafic ou de désoeuvrement. On prévient le Proviseur, la police, on conseille aux élèves spectateurs de rentrer chez eux et on quitte le lieu de ces batailles qui ne sont tellement pas les nôtres que leurs acteurs ne semblent pas nous voir.

Aller manger un couscous en famille dans la cité. Dévier de mon trajet pour m’enfoncer dans les immeubles un soir, dîner à la table de l’élève le plus insupportable mais le plus touchant qui soit, j’aurais aimé. C’est parce que je n’aurais pas eu envie de dire non s’il me le proposait, que j’ai choisi l’autre lycée, celui où cet élève pour lequel j’ai reçu mille rapports d’insolence et qui a – tant de fois – mis à l’épreuve ma patience, ne sera pas.

10 heures. J’aime la clameur qui accompagnera 10 heures. Les grilles du lycée qui s’ouvrent, les grilles d’un autre lycée que le mien, différent chaque année : le lycée des résultats du bac de ma classe. La clameur des lycéens qui se ruent en hurlant vers les panneaux d’affichage.

Il y a la clameur de la rue, les 31 décembre à minuit de chaque année. Et il y a la clameur de 10 heures, le jour des résultats du bac, une fois dans sa vie. Peut-être plus, pour ceux qui reviennent avec leurs enfants, des années plus tard. Ou tous les ans pour moi.

Mais Madame, on ne peut pas regarder les résultats sur Internet ?

Non, on ne peut pas. Il faut demander ses notes, s’inscrire éventuellement au rattrapage. Mais la vraie raison ? La vraie raison, c’est cette clameur de 10 heures.

La clameur de 10 heures c’est le pardon général. L’absentéiste, le timide, le chieur, le brillant, l’insolent, le fainéant, l’arrogant, le sage : on veut tous qu’ils l’aient. Quel que soit leur mérite ou leur niveau, il n’y a pas de vengeance ni de justice : on veut tous qu’ils l’aient.

La clameur de 10 heures c’est le pardon général et l’oubli. Pendant un instant on ne se demande plus s’ils sauront se débrouiller dans le Supérieur, s’ils auront l’argent, le soutien familial et les codes. On oublie que certains n’ont pas eu d’école encore et que l’obtention du bac les laisse, sans fac ni BTS, pour quelques jours ou plus longtemps, orphelins de classe, d’emploi-du-temps, de profs, de devoirs, de camarades et tout simplement de but à poursuivre.

On se réjouit, on félicite, on sourit, on demande les mentions de ceux qui l’ont. On conseille et console ceux qui vont au rattrapage, on leur dit qu’ils sont capables, qu’ils auront leur bac, demain, et qu’ils n’ont manqué que de profiter de la clameur de 10 heures. On souhaite que demain, les derniers, tous, l’aient.

L’apprentissage – Partie 2

L’école du quartier doit être simplifiée.

La grammaire est effleurée. La conjugaison esquissée.

Les expressions compliquées, les compléments d’objets directs, indirects et seconds, les compléments circonstanciels de tous temps et de toutes les manières ont été priés d’aller voir ailleurs si les enfants y étaient.

Ce qui n’est pas sujet est prédicat, et c’est bien suffisant comme ça.

Ainsi en ont décidé ministres et inspecteurs. Ils savent. Aux maîtresses de marcher au pas.

Le conservatoire est resté figé depuis mes jeunes années.

La sous-dominante et la sensible font toujours une quarte.

Installées dans une rue parallèle à l’école du quartier, la demi-cadence, suspensive, et la cadence, conclusive, prennent le thé et rivalisent de politesses :

_ Installez-vous, je vous en prie, c’est la fin du morceau.

_ Je n’en ferai rien très chère, prenez place, et jouons un peu, j’attendrai la portée suivante.

La tonalité de la gamme majeure dont l’armure est en dièses – et non en bémols ventrus qui obéissent à d’autres lois – se trouve en augmentant d’une seconde la dernière altération à la clé, à moins qu’on ne soit en mineur comme nous le signalerait un demi-ton sur la sensible, et que la gamme ne soit la relative dont la coquette tonique se révèle lors d’une descente de tierce.

A l’école du quartier, on ne peut pas faire mieux que ça avec des enfants issus de ces milieux-là, vous comprenez bien.

Au conservatoire, inutile d’amoindrir la complexité du vocabulaire et des règles pour ces petits bourgeois. Mais vous ne comprenez rien.

Dans les deux cas, simplification condescendante ou élitisme obscur : même résultat. Dans les deux cas, à la maison, je me retrouve à faire le boulot. Mère et prof : le monstre à deux têtes qui ne dort jamais.

Pour l’école je replonge dans mes lointaines règles d’écolière, enseignant à ma Fille l’existence du précieux complément d’objet qui lui dira comment accorder les participes passés qu’elle a employés É-S.

Pour le conservatoire, je réapprends en vue de la retransmettre immédiatement une théorie oubliée depuis vingt ans. Je re-explique, je reprends, je remets une couche, parfois avec énervement.

Soir après soir, semaine après semaine. Les saisons et les semestres ont passé É.

Et puis les bulletins de fin d’année sont tombés.

Tous les élèves ont la moyenne. Tous les élèves passent dans la classe supérieure.

Les parents sont contents. Ils rivalisent de politesse, paradant aux auditions, aux spectacles et aux animations. Ils se rendent des invitations. Ils se congratulent, échangent des compliments sur les progrès de leurs progénitures. A l’école du quartier de la rue derrière, comme au conservatoire de la rue devant, l’Ignorance a obtenu son passage et poursuivra en septembre sa scolarité lacunaire.

Et ce qui m’exaspère en tant que mère, je le poursuivrai au lycée, donnant le bac à ces enfants devenus grands sans être beaucoup plus savants. Non par cynisme, mais par cette foi de début d’été qui nous porte à croire qu’il est juste qu’ils sortent bacheliers.

Pour les pauvres c’est bien suffisant qu’ils distinguent le SUJET du magma RESTANT.

Pour les riches, dire qu’on sait, sublime château de cartes, fait assez briller la culture du dominant.

Combien de pianos gardés vingt ans dans un salon et jamais joués ?

Revendus vieux mais neufs par les héritiers ?

Combien de nouveaux convertis, de ces récents enrichis – grands ou tous petits – imitateurs forcenés des anciens, qui font le siège des inscriptions de plusieurs instruments pour un seul enfant ?

Devront-ils jouer ou dire qu’ils jouent ? Plus est-il mieux ?

Que se passe-t-il sur la perpendiculaire joignant la rue de l’école à celle du conservatoire ?

Elle longe le parc. L’odeur en pleine chaleur des déchets canins laissés sur les trottoirs cède, mètre après mètre, le terrain à l’odeur du crottin épandu sur les massifs floraux récemment promus par le Maire au label écologique. Dans quel massif de fleurs, dans quel caca, canin ou équin, l’Ignorance a-t-elle changé de vêtements, de crasse et populaire à l’école, pour devenir chic et parée au conservatoire ?

Le piège

Pourquoi suis-je en train de remuer un bœuf bourguignon ?

Il fait 28 degrés dehors. En cette fin d’après-midi, dans ma cuisine orientée plein Ouest, la température au-dessus du Bourguignon doit avoisiner les cinquante degrés. Rougeaude, épuisée, embuée de vapeurs d’alcool, je touille à en étouffer, la viande qui mijote dans le vin. Le bœuf cuira trois heures.

Pourquoi ce plat d’hiver ? Parce que cette fois j’ai su éviter le piège. Aujourd’hui j’ai su éviter tous les pièges.

L’emploi du temps du prof est un piège. On ne « travaille » pas tous les demi-jours, ce qui signifie que nous ne sommes pas 40 heures par semaine devant les élèves. Nous-même nous oublions souvent de compter comme travail, les heures de correction et de préparation. Et comment les compter, ces heures morcelées, ces copies corrigées parfois deux par deux entre des légumes à éplucher et une lessive à lancer ? La raison voudrait que le prof travaille sur des plages confortables, les jours ouvrables, quand il n’a pas ses classes. Les matinées du mardi et du jeudi par exemple, je « ne travaille pas ». Je devrais donc ces matins-là – une fois livrés les enfants à l’école et chez la nourrice – m’installer à mon bureau, et corriger d’un trait mes copies.

Mais comment consacrer aux copies trois heures inestimables de vie dans un appartement vide et silencieux ?

Je corrige donc mes copies la nuit, le dimanche, au lycée aux heures des repas.

N’importe quand, mais pas le mardi ni le jeudi matins.

Hélas d’autres ennemis veillent : les courses et LES SORTIES SCOLAIRES !

_ Maman, mardi matin on va à la piscine/à la gym/au cinéma/au musée/voir des vieux/en pique nique.

La maîtresse veut deux parents accompagnateurs, tu viendras, dis ?

Ce mardi matin j’ai commencé par faire la queue à la Mairie dès 9h pour les inscriptions scolaires et extrascolaires de l’année à venir. La file d’attente des mères trépignait, se bousculait, bouchait la sortie et les autres guichets. Toutes, nous serrions des enveloppes kraft et des chemises cartonnées bourrées de papiers administratifs et de justificatifs, priant avec la même ferveur mise à repousser la malpropre qui aurait voulu nous passer devant, qu’il ne manque aucun document. Certaines mères avaient quitté leur travail prétextant une pause pipi qui s’éternisait dans cette queue bigarrée des mères venues de tous les quartiers de la ville.

J’avais les bons papiers. Sortie en vainqueur de la Mairie avant la fin de mes trois heures, j’ai renoncé effrontément à être Super Ménagère. Pas de courses aujourd’hui, de caddies, de rayonnages, de foule mercantile ni de temps perdu. Ce serait le retour à la maison et, tant pis, le Bourguignon bon marché acheté et congelé quelques semaines plus tôt. Une bouteille de rouge à 2€ devait traîner justement quelque part dans un placard.

J’avais évité le premier piège. Au prix d’un grand coup de chaud au-dessus de mes casseroles, le soir.

C’est alors que dans la rue j’ai croisé le rang anarchique et fluctuant d’une classe en sortie.

Merde ! Mon Moyen devait aller à la gym ce matin ! Et j’avais oublié de l’habiller d’un jogging. Je voyais la scène du soir. La tête déconfite de l’enfant trahi par sa mère, qui aurait passé, puni en jean et sur le banc, la séance de gym. Alors j’ai couru, couru dans la rue. J’ai couru chez moi prendre un jogging, couru à l’école. Couru pour mon enfant, et couru aussi pour arriver AVANT que ne sorte de l’école son rang. Je m’imaginais croisant sa classe sur le chemin du gymnase et je savais que j’y aurais croisé aussi une sollicitation polie mais ferme de la maîtresse, et croisé le regard suppliant et chargé d’espoir de mon Fils : Maman, tu viens à la gym ?

Non, NON ! Pas la gym, les vestiaires qui puent, les tapis pleins de sueur qui me rappellent mon école et mes calvaires sportifs de godiche. Pas la prof de gym, la vieille petite blonde à la queue de cheval peroxydée, au corps faussement jeune d’ancienne championne russe qui crie sur tout le monde dans un charabia suraigu.

Alors j’ai couru, comme aurait couru une championne russe qui n’aurait pas 40 ans, et je suis arrivée AVANT.

Le gardien de l’école a pris le jogging, à temps. Mon Fils, heureux, a sauté sur les tapis puants de la Blonde qui hurle sans fin avec son accent des mots sans suite.

J’avais évité le deuxième piège. Seule, les copies oubliées, j’ai mis un disque et j’ai DESSINÉ.